Cine Die - février 2019

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 14%

Au menu : Bilan de 2018 + liste des meilleurs films de l’année

Bilan de 2018
Il y a un an, nous déplorions ici-même l’effet délétère de #metoo sur la vie culturelle. Il y eut bien la tribune du 9 janvier 2018 dans Le Monde, signée par une centaine de femmes qui entraient en résistance contre l’appel à la délation anti-mâles. Parmi elles Ingrid Caven et Catherine Deneuve. Ce qui me fit craindre pour la carrière de Deneuve, car les journalistes ne se privaient pas de l’agresser au sujet de sa signature. Elle a tenu bon et n’a pas encore disparu des écrans ! Mais Woody Allen, dont on n’est pas près de voir la dernière œuvre, A Rainy Day in New York, est lui menacé d’extinction. Après les pathétiques déclarations des acteurs qui regrettent publiquement d’avoir travaillé avec lui, il est devenu un paria dans le milieu. Mia Farrow doit boire du petit lait. Ceux qui veulent s’informer sur l’affaire sauront tout en lisant le dossier dans le numéro 686 (avril 2018) de la revue Positif.

Meilleurs films de l’année
Voici donc la quinzaine de votre chroniqueur. (Rien à voir avec la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes, dont nul ne sait, après l’éviction d’Edouard Waintrop, vers quels cieux elle va naviguer !) Par ordre purement alphabétique :

Joanna Kulig et Tomasz Kot dans « Cold War / Zimna Wojna »

1. Cold War (Pawel Pawlikowski) Pologne
Une jeune chanteuse polonaise et son metteur en scène vivent durant les deux premières décennies de la Guerre Froide une liaison intense qui se joue non seulement des distances entre pays, mais aussi des hostilités entre blocs Est et Ouest. C’est à qui fera le plus grand sacrifice pour l’autre. Le noir et blanc magnifie passion et souffrance.

Kristen Wiig, Matt Damon dans « Downsizing »
© Paramount Pictures

2. Downsizing (Alexander Payne) Etats-Unis
Un savant nordique a trouvé un moyen de protéger la Terre de l’impact de cette espèce encombrante qui s’appelle Homo Sapiens : réduire sa taille d’un facteur 8 ! Il consommera donc 500 fois moins de nourriture. Mais la mentalité ne change pas pour autant : il y aura toujours des exploités et des exploitants, des riches et des pauvres, dans cette comédie SF d’un corrosif bien senti, même si les scénaristes font la même erreur que ceux de Ant-Man  : un objet, même réduit, devrait toujours garder la même masse.

3. First Man (Damien Chazelle) Etats-Unis
Quelques mois avant de poser sa candidature pour le programme Apollo, Neil Armstrong perdait sa petite fille de 2 ans, atteinte d’un cancer du cerveau. Comme il n’arrêtait pas de broyer du noir, sa femme pensait que cette décision pouvait l’aider à reprendre pied parmi les vivants. Sa capacité de focalisation sur les problèmes techniques est mise en exergue dès la séquence d’introduction, où il monte avec son X-15 jusqu’à 45 km d’altitude avant de rencontrer un sérieux dysfonctionnement à la descente. Le bruit infernal et les secousses traumatisantes qui accompagnent ce passage rappellent la fragilité des zincs de l’époque. L’absence de sa fille le hante à chaque étape de la course vers la Lune, la désolation de la Mer de la Tranquillité reflétant celle de son paysage intérieur. Aucune grandiloquence dans l’approche de Chazelle, le métier d’astronaute est décrit comme exempt de glamour, fait de répétitions et d’entraînements sans fin. Car on reste dans la subjectivité d’Armstrong. Le film le plus anti-hollywoodien de l’année.

« Les Garçons Sauvages »
© Ecce Films

4. Les Garçons Sauvages (Bertrand Mandico) France
Conte initiatique, songe, fantasmagorie, chimère, tous les termes s’appliquent à ce troublant récit d’exploration. Cinq garçons turbulents provoquent la mort de leur professeure et doivent embarquer, en guise de châtiment, sur le navire d’un sévère capitaine qui les amènera sur une île mystérieuse, où une nature luxuriante les métamorphose, au terme d’étranges plaisirs et bouleversements, en filles. Mandico a confié les rôles des garçons violents à de jeunes actrices qui s’amusent à pasticher les rituels grégaires de la masculinité. Extatique.

5. Incredibles 2 (Brad Bird) Etats-Unis
La famille de super-héros animés s’est enrichie d’un bébé et, l’ambiance féministe aidant, c’est la mère qui va sauver la planète et terrasser les méchants, tandis que le chef de famille pouponne le petit dernier qui ne tarde pas à révéler des dons exceptionnels. Bref, à la fin vous aurez toute la famille sur la brèche : papa, maman, fiston, fifille et le bout de chou. Les interactions familiales sont d’une justesse à mourir de rire.

6. Isle of Dogs (Wes Anderson) Etats-Unis/Allemagne
Cette fantaisie d’animation très nippophile se révéla le meilleur film de la Berlinale selon Cine Die (avril 2018)

Thomasin McKenzie et Ben Foster dans « Leave No Trace »

7. Leave No Trace (Debra Granik) Canada/Etats-Unis
Un vétéran veuf, atteint de SSPT, et sa fille adolescente vivent dans un campement de fortune caché dans une forêt de l’Orégon. De temps à autre, ils font une petite virée en ville, notamment pour les courses et la rente. Le père ne respire que dans la plus totale solitude autarcique, vivant de cueillette et recueillant l’eau de pluie pour se désaltérer, alors que la fille serait heureuse de faire la connaissance de gens. Au lieu de se rebeller, l’ado manifeste son indépendance graduellement, pleine de tact et de considération pour ce qui ronge son père. La tendresse mutuelle qu’ils se portent fait que nos yeux restent embués tout au long. Granik est, comme Kelly Reichardt, une chroniqueuse de la vie des marginaux et des petites gens.

Olga Kurylenko et Adam Driver dans « The Man who Killed Don Quixote »

8. The Man who Killed Don Quixote (Terry Gilliam) Belgique/France/Royaume Uni/ Espagne/Portugal
Le dernier opus de Gilliam montre que Jonathan Pryce est bien mieux armé pour incarner le chevalier à la triste figure que ne l’eût été Jean Rochefort. Créer une métafiction autour d’une adaptation cinématographique du roman était une autre bonne idée. Dix ans auparavant, un nommé Toby avait tourné un film d’étudiant sur le héros de Cervantes, avec le cordonnier local dans le rôle-titre. Depuis, l’artisan se prend pour l’incarnation vivante de Quichotte et lorsque Toby va le retrouver à l’occasion d’un tournage en Espagne, l’autre le prend pour Sancho Panza, déclenchant une série de péripéties qui font intervenir la maréchaussée, des migrants, un trafiquant russe de vodka, etc. On ne sait jamais si on est dans la réalité ou le rêve.

9. The Nutcracker and the Four Realms (Lasse Hallström, Joe Johnston) Etats-Unis
Prenant ses aises avec le canevas de base d’E.T.A. Hoffmann et le ballet de Marius Petipa, Ashleigh Powell a écrit un conte de fée sur une jeune fille qui reçoit un cadeau d’anniversaire posthume de sa mère : un œuf muni d’une serrure dont elle doit aller chercher la clef dans une confédération d’états magique où une méchante reine essaie d’asservir les trois autres royaumes avec une armée de soldats métalliques animés. Hallström et Johnston ont mis tout cela en images chatoyantes dont l’invention est sans cesse renouvelée.

Vicky Krieps et Daniel Day-Lewis dans « Phantom Thread »

10. Phantom Thread (Paul Thomas Anderson) Etats-Unis
Sans conteste le meilleur film de l’année, dans la plus exquise des mises en scène. Un couturier de la haute société anglaise dans les années cinquante organise sa vie et son atelier jusque dans les derniers détails. Jusqu’au jour où une jeune femme du peuple (la Luxembourgeoise Vicky Krieps), recrutée comme mannequin-objet, commence à mettre en question l’ordre immuable qu’il a instauré dans ses affaires grâce à l’appui de sa sœur. Daniel Day-Lewis au sommet de son art.

11. Roma (Alfonso Cuarón) Mexique
Cette symphonie en noir et blanc du cinéaste mexicain est à la fois un chant d’amour d’une beauté sereine à l’adresse de la nounou mixtèque de son enfance et une pointilleuse reconstitution du climat et des événements marquants de 1970/71 (notamment le massacre des étudiants du 10 juin 1971) tels qu’a pu les percevoir sa famille qui habitait dans le quartier plutôt confortable de Colonia Roma à Mexico.

« The Shape of Water »
© Twentieth Century Fox

12. The Shape of Water (Guillermo del Toro) États-Unis
La belle histoire d’amour oscarisée entre une femme de ménage muette, la merveilleuse Sally Hawkins, et un humanoïde marin, qui apprennent à se connaître et se sauvent mutuellement la vie, tient autant de la veine des savants fous que des films noirs d’espionnage de la Guerre Froide ou des musicals endiablés dont Hollywood avait le secret. On ne pourra plus revoir Creature from The Black Lagoon (Jack Arnold, 1954) sans pincement de cœur.

13. The Sisters Brothers (Jacques Audiard) France/Espagne/Etats-Unis/Roumanie
Le meilleur western de cette année est français. Aucune scène ne fut d’ailleurs tournée aux Etats-Unis, où l’action est censée se dérouler. L’histoire de deux frères tueurs, qui vendent leurs services mercenaires à un capitaliste sans morale (ni nom d’ailleurs), se termine mal pour ceux qui se mettent en travers de leur chemin, comme on pouvait s’en douter. En contrepoint, le chercheur (et, grâce à un procédé chimique de son cru, trouveur) d’or est mû par l’envie d’une société utopique égalitaire, libérée de toute cupidité. C’est cette cupidité, exprimée sans retenue par le cadet des frères, qui fera le plus de ravages.

Frances McDormand et Sam Rockwell dans « Three Billboards Outside Ebbing, Missouri »
© Twentieth Century Fox

14. Three Billboards Outside Ebbing, Missouri (Martin McDonagh) Royaume Uni/Etats-Unis
Où Mildred se demande ce que fait la police de son bled depuis que sa fille y fut violée et son cadavre brûlé au bord de la route. Elle loue donc trois panneaux publicitaires et y exprime ses griefs en lettres gigantesques. Or, le shérif se meurt d’un cancer et son adjoint ne voit pas d’un bon œil qu’on lui cherche noise, car il a vraiment fait de son mieux. Frances McDormand a calqué son personnage sur John Wayne, Sam Rockwell le sien sur Lee Marvin dans The Man Who Shot Liberty Valance (John Ford, 1961) : un duo mythique.

15. When the Trees Fall (Marysia Nikitiuk) Ukraine/Pologne/ Macédoine
Une histoire de passage à l’âge adulte, une idylle condamnée, des jeunes plus ou moins recommandables et des vignettes sur la misère (économique et intellectuelle) de l’Ukraine profonde, le tout baignant dans un réalisme magique issu de l’imagination d’une gamine rebelle de 5 ans. Probablement les images les plus poétiques vues en 2018.

Raymond Scholer