Cine Die - juin 2018

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 9%

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Ce nouveau festival, né de l’assiduité et du carnet d’adresses de Vincent Perez, a donc eu son baptême. Inspiré du mode opératoire du Festival Lumière de Lyon (qui prépare sa 10e édition pour le mois d’octobre), il revisite des films du patrimoine en les faisant présenter le plus souvent par des réalisateurs et organise des rencontres avec ceux-ci dans des lieux propices comme l’UNIL ou l’ECAL. Il ne se limite pas au cinéma du passé, mais veut aussi faire entrevoir ce que sera le cinéma de demain, d’où des tables rondes consacrées p. ex. à la réalité virtuelle.

« Exodus : The Great Migration » du Sud-Africain Ulrico Grech-Cumbo

Des 10 films relevant de cette création artistique à 360 degrés, où le spectateur décide en permanence de son point de vue physique, je n’ai vu que Exodus : The Great Migration du Sud-Africain Ulrico Grech-Cumbo. Se retrouver au milieu d’un troupeau gigantesque de gnous en pleine débandade communique d’emblée ce frisson de panique qui a dû saisir le premier public de L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat (Auguste et Louis Lumière, 1896). Quant aux invités du cinéma classique (films avec cadres imposés par le cinéaste !), ils furent non seulement nombreux, mais prestigieux, et présents pour quelques films : Barry Levinson, Darren Aronofsky, Hugh Hudson, Michel Hazanavicius, Thomas Vinterberg, Suzanne Bier, Fanny Ardant, Alexandre Desplat et, last but not least, Christopher Walken. Première chose frappante : lui, le plus imité des acteurs, du moins dans le monde anglo-saxon, parle sans affectation et sans les ruptures brusques de phrasé pour lesquels il est soi-disant célèbre. Interviewé par Frédéric Maire avant la projection du chef-d’œuvre de Michael Cimino, The Deer Hunter (vieux de 40 ans, mais sans la moindre ride), la star révèle, entre autres, qu’il n’aime pas monter à cheval : celui sur lequel il parade dans Sleepy Hollow (Tim Burton, 1999) est un exemplaire mécanique créé pour Elizabeth Taylor à l’occasion de National Velvet (Clarence Brown, 1944) !

Robert de Niro dans « The Deer Hunter »

Dans sa master class à l’ECAL, Darren Aronofsky se rend compte que six de ses sept films se terminent sur la défaite du héros. Seule exception : Noah (2014) ! On ne pouvait quand même pas falsifier l’Ancien Testament ! Six de ses films profitent d’une partition du compositeur Clint Mansell, un exemple de cette fidélité entre artistes dont Hollywood regorge. Le septième, Mother ! (2017), un souffre-douleur majeur (mais injustifié) de la critique internationale, n’a pas d’accompagnement musical. Car, dans ce film-là, le spectateur est censé découvrir ce qui va se passer en même temps que l’héroïne (incarnée avec une abnégation exemplaire par Jennifer Lawrence), ce qui explique, en passant, le choix d’une caméra scotchée à celle-ci, suscitant une très imbécile levée de boucliers contre l’abus de gros plans de la part de cinéphiles qu’on aurait crus plus perspicaces. Bref, avec un tel postulat de base, un thème musical – qui n’est jamais neutre, par définition - aurait vendu la mèche. Les étudiants de l’ECAL, inquiets pour leur future carrière, questionnent leur aîné sur trois points essentiels, l’économie (Quelle différence entre un film à petit budget et une superproduction ? - Aucune, il n’y a jamais assez d’argent ! Mais heureusement, car l’excès de fonds détruit la créativité !), la pratique (Les acteurs non-professionnels ne devraient jouer que des personnages en relation avec le métier qu’ils exercent et, si possible, n’avoir pas de texte à proférer) et l’éthique qu’ils confondent bien sûr avec l’esthétique (Comment pouvez-vous supporter à longueur de journée une violence aussi intense [à propos d’une séquence onirique particulièrement crue de Requiem for a Dream] ? – La violence n’est que simulée. Le tournage de ces séquences a été très calme et posé. L’hystérie voulue est créée post festum par le son et le montage.) Ce ne sera certes pas Lionel Baier qui va leur montrer comment faire, car son cinéma ne connaît pas de simulation.

« Revolution » de Hugh Hudson

20 titres mythiques de ce qu’il est convenu d’appeler le Nouvel Hollywood constituent la moitié des films projetés dans le cadre du festival, situés entre Bonnie and Clyde (Arthur Penn, 1967) et The Deer Hunter (1978). La seule révélation du festival pour les amateurs qui sont tombés, ados, dans le chaudron de potion magique « cinéma » est Revolution (Hugh Hudson, 1985) qui est demeuré depuis sa sortie catastrophique une référence d’échec commercial à soigneusement éviter. Or, le director’s cut montre qu’il n’en est rien, que c’est même certainement la plus magistrale et authentique fresque sur la Guerre d’Indépendance américaine jamais réalisée. Le film suit le parcours de Tom Dobb (Al Pacino), un trappeur du Bronx, un homme de la rue, dont le fils adolescent, Ned, est enrôlé dans l’armée sécessionniste, lorsque son père a le dos tourné. Pour protéger son rejeton, celui-ci n’a d’autre issue que de s’enrôler à son tour. Les Américains désorganisés se font massacrer par les forces britanniques. Tom et Ned profitent de la débâcle pour sauver leur peau. Tom trouve même un emploi au service des Anglais. Mais Ned traite son père de lâche. Il est fait prisonnier par les Anglais et doit subir les brimades du sergent-major Peasy, incarné avec un sadisme aristocratique par Donald Sutherland. Tom retrouve sa trace et organise sa fuite du campement anglais. Ensemble, ils trouveront refuge auprès d’Indiens anglophobes auprès desquels Ned peut se remettre des séquelles de la torture. Enfin acquis à la cause, Tom et Ned rejoignent les troupes de Washington à Valley Forge et ne les quittent plus jusqu’à Yorktown. Comme il y a Nastassja Kinski dans le film, dans le rôle d’une pasionaria révolutionnaire issue de la bonne société, le film installe des pauses de grande tendresse au milieu des sauvageries et des privations. Formellement en avance sur son temps, Hudson filme souvent caméra à l’épaule, longtemps avant que Paul Greengrass en fasse son style particulier. C’est comme si on regardait l’Histoire en train de se faire. Le film montre comment des gens ordinaires sont transformés par les grands événements, un film de famille qui se développe peu à peu en film politique. Sorti dans la hâte et affublé d’un happy end ridicule par le producteur Irwin Winkler, le film fut massacré par la critique et ignoré du public : Pacino ne tourna plus rien les quatre années qui suivirent. Et Hudson - malgré le beau bluray de 2012 qui donne enfin sa version du film - ne s’est pas encore remis de ce traumatisme, trente-trois ans et (seulement) 4 films plus tard.

Alllegra Allen et Antonio Banderas dans « Altmira »

Le dernier date de 2016 et eut sa première suisse au festival : Altamira raconte la découverte des plus vieilles peintures du monde en 1879, en Espagne, par le scientifique Sanz de Sautuola, dans une grotte située sous des terrains dont il était propriétaire. Une découverte qui va lui attirer beaucoup d’ennuis : mis au pilori par l’Inquisition, qui ne pouvait tolérer l’idée d’œuvres aussi anciennes, bien antérieures à la date communément admise de la Création, il fut aussi rejeté par les archéologues de l’époque qui l’accusèrent d’escroquerie (comment expliquer l’absence de suie sur les parois ? il fallait bien que ce peintre primitif s’éclairât avec une torche !), jusqu’à ce que, 14 ans après sa mort, sa crédibilité soit enfin réhabilitée. Le film montre comment lui (Antonio Banderas) et sa famille vont devoir gérer la perte de sa dignité, comment son nom a été sali. Un peu comme ce qui est arrivé à Hudson lui-même.

Max Hubacher dans « Der Hauptmann »

D’ailleurs
Pas de sortie prévue en Romandie pour les film suivants :
Der Hauptmann (Robert Schwentke, 2017). Après 13 ans passés aux États-Unis à créer des blockbusters (Flightplan, RED, Insurgent, etc), Schwentke est revenu tourner dans sa patrie et accouche d’un chef-d’œuvre sur une affaire d’usurpation particulièrement nauséabonde, basée sur un fait réel jugé par les Alliés. On est en Allemagne en avril 1945, à quelques semaines de la fin de la guerre. Willi Herold, un caporal déserteur, manque de se faire arrêter. Dans une voiture militaire abandonnée, il trouve un uniforme complet de capitaine qui lui va comme un gant. Un soldat errant le salue avec déférence, et Herold se complaît dans son nouveau rôle. D’autres militaires en déroute se joignent au duo et le petit caporal joue si bien son rôle qu’on le prend pour un véritable capitaine. Son astuce est de garder son nom : de cette façon, il n’empiète pas sur les plates-bandes d’autrui. Tablant sur le fait que personne ne lui demande son livret militaire, il se laisse aller à des actions de plus en plus révoltantes, prétextant que ses ordres viennent directement du Führer. Quand le pouvoir est trop grand et qu’on n’a pas besoin d’avoir peur des conséquences, peu d’hommes sont mus par leur conscience. De pauvre hère qui essaie uniquement de sauver sa peau, il se transforme peu à peu en monstre. Mais plus ses actions sont horribles (il fait notamment massacrer des déserteurs comme lui), plus il plaît au haut commandement qui prend sa cruauté pour de la sévérité justifiée par l’état ambiant de l’Allemagne. Herold est joué par Max Hubacher, le Verdingbub (2011) de Markus Imboden.

« Revolting Rhymes »

Revolting Rhymes (Jan Lachauer, Jakob Schuh, Bin-Han To, 2016) est un délicieux film d’animation basé sur le livre homonyme de Roald Dahl qui s’attelle à détourner d’anciens contes pour enfants. Certains éléments sont toujours là : Cendrillon laisse une chaussure au palais, Jack ramène un haricot magique qui pousse dans la stratosphère, Blanche-Neige (blonde pour une fois) doit se garder de la méchante reine. Mais qui savait que les 7 nains sont en fait des jockeys accros au jeu, que Jack fait la cour à Cendrillon, sa voisine, que Blanche-Neige est la meilleure amie de Chaperon Rouge, que celle-ci a appris des manières au loup qui se tient à carreau et raconte tout aux petits enfants en vers désopilants et avec la belle voix de Dominic West ?
Raymond Scholer