Cine Die - mai 2019

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 12%

Où il est question de la dernière Berlinale, des Rencontres 7e Art Lausanne et du 33e Festival International de Films de Fribourg (FIFF).

Berlinale : Panorama
Deux films valent la peine d’être largement diffusés. Le premier, Temblores , est luxembourgo-guatémaltèque et le second serbe. Le réalisateur du premier, Jayro Bustamante, est connu des festivaliers attentifs à cause de son film précédent, Ixcanul, sur l’exploitation éhontée des peuples indigènes basée sur leur méconnaissance de la langue des conquistadors. Temblores stigmatise le même crime que Boy Erased (Joel Edgerton, 2018), à savoir la conversion thérapeutique d’homosexuels en hétérosexuels par le biais de la foi chrétienne, sauf qu’il ne s’agit pas d’un adolescent ici, mais d’un père de famille quadragénaire qui ne se doutait pas que son coming out aurait des conséquences aussi catastrophiques. Or, comme son amant le lui fait remarquer : « On n’est pas au Luxembourg ici ! » (Ndlr : deux ministres du Grand-Duché sont ouvertement gays). Toujours est-il que sa femme, ses parents et ses beaux-parents le poussent à guérir de cette maladie honteuse par une retraite religieuse qui exalte les vertus mâles sous la conduite manipulatrice (dans tous les sens du terme) d’une prêtresse sévère et exigeante. À l’issue de quelques semaines de ce régime sous haute surveillance, le mouton noir regagne les siens en les remerciant de leur sollicitude et patience et en implorant leur pardon, rétabli soi-disant dans de saines envies de chattes.

Juan Pablo Olyslager dans « Temblores »

Stitches/Savovi de Miroslav Terzic aborde le scandale des nouveaux-nés volés à l’insu des parents et vendus en adoption par la mafia des obstétriciens serbes. Dans le film, une mère recherche sans relâche son enfant, convaincue d’avoir été victime d’un tel acte de piraterie et nonobstant l’agacement, voire plus, qu’elle provoque auprès des autorités concernées par ses recherches infatigables, elle arrive à localiser son enfant qui est devenu un beau jeune homme. Ce qui se passe ensuite vaut bien toute l’attente qu’elle a supportée.

Vladimir Korolev dans « A Russian Youth »

Berlinale : Forum
Malchik russkiy/A Russian youth d’Alexandre Zolotukhin décrit dans un style impressionniste de coloris délavés et d’images captées dans une simulation du bichrome des premiers temps le calvaire d’une très jeune recrue russe qui, à peine arrivée dans les tranchées sur le front polonais de 14-18, se retrouve aveugle à la suite d’une attaque d’ypérite. Condamné dès lors à guetter, au moyen d’écouteurs de taille démesurée (multipliez par dix la corne de gramophone de His Master’s Voice) les bruits signalant l’approche d’avions allemands, le jeune homme écoute. Jusqu’à une relative accalmie dans une ville occupée où un prêtre catholique étend sa main protectrice. Comme Zolotukhin est l’élève d’Alexandre Sokourov, le film est indéniablement empreint d’une religiosité sous-jacente. Il est surtout d’une beauté foudroyante.

R7al (Rencontres 7e Art Lausanne)
Pour sa deuxième édition, le festival créé par Vincent Perez se concentre sur 4 jours, mais voit le nombre d’entrées augmenter, ce qui augure bien de la suite. Les invités étaient à nouveau choisis parmi la crème de la crème : Andreï Zviaguintsev, Jean-Jacques Annaud, Paul Auster, Jeremy Thomas, le producteur de tant de chefs-d’œuvre, ainsi que Joel Coen et son chef opérateur, Bruno Delbonnel. La présence de ces derniers convainquit sans doute Netflix de permettre la première projection publique suisse, au cinéma Capitole, de The Ballad of Buster Scruggs (2018), le film des frères Coen qui remporta le prix du meilleur scénario à la dernière Mostra de Venise.

Harry Melling dans « The Ballad of Buster Scruggs »

Une anthologie constituée de six histoires invraisemblables du Far-West, toutes tournant autour de l’acte de mourir. Cette obsession est bien sûr due au mythe même du western : la vie y est normalement désagréable, brutale et courte. Dans Buster Scruggs , on meurt le plus souvent d’une balle en plein front. Le premier épisode (qui a donné son titre au film entier) est aussi le plus violent, puisque le plus burlesque. Tim Blake Nelson, tout de blanc vêtu, y incarne un cowboy chantant (à l’adresse de son cheval ou du public) qui traverse Monument Valley et atterrit dans un bar plein de hors-la-loi qui refusent de le servir. En quelques instants, il les envoie tous ad patres : d’aspect inoffensif, le héros s’avère superhéros. Dans un deuxième saloon, la violence devient encore plus extrême, mais Nelson n’arrête pas de sourire et de chanter. C’est la première comédie musicale splatter du western. Dans le deuxième épisode, Near Algodones , James Franco s’essaie au braquage de banque, mais tombe sur un caissier qui porte des casseroles en guise d’armure. Le troisième épisode s’appelle Meal Ticket  : Liam Neeson y incarne un forain qui a un seul employé, un Anglais sans bras ni jambes qui récite du Shelley, du Shakespeare et du Lincoln par cœur jusqu’au jour où son employeur découvre une vedette plus rentable. All Gold Canyon sur un vieux prospecteur est l’adaptation d’une nouvelle de Jack London.

Tim Blake Nelson dans « The Ballad of Buster Scruggs »

The Girl Who Got Rattled est l’épisode le plus long et le plus réaliste et se déroule dans un convoi de chariots bâchés sur la piste de l’Oregon. Une jeune femme, dont le frère vient de mourir du choléra, est courtisée par le cadet des deux guides. Une attaque d’Indiens aura de funestes, mais inattendues conséquences. The Mortal Remains est un voyage en calèche sans billet de retour, en quelque sorte la cerise métaphysique sur ce gâteau cinématographique. Bref, le dernier des Coen est un festin pour connaisseurs.

33e Festival International de Films de Fribourg (FIFF)
Le seul film primé (Prix du Jury des jeunes COMUNDO) que j’aie vu fut le très beau The Third Wife de la Vietnamienne Ash Mayfair, qui dépeint l’assujettissement des femmes dans le Vietnam du XIXe siècle finissant.

Nguyen Phuong Tra My, Tran Nu Yên-Khê et Mai Thu Huong Maya dans « The Third Wife »

Une gamine de 14 ans, May, devient la troisième épouse d’un riche propriétaire, dont la première femme, quadragénaire, lui a déjà donné un fils. Mais celui-ci file le parfait amour clandestin avec la seconde femme, trentenaire, de son papa, celle qui ne lui a donné que trois filles. Le papa, se doute-t-il de quelque chose ? Toujours est-il qu’il veut un nouveau fils et il le met en route, séance tenante, avec la jouvencelle. Quand le fils adultérin, aimant d’un amour fou sa belle-maman, refuse d’épouser une jeune fille de bonne famille, la répudiée se pend de désespoir. Peu après, May, qui a été le témoin muet de toutes ces turpitudes familiales, donne naissance à une petite fille à laquelle elle fait boire une tisane létale. Comme si elle voulait lui épargner une existence d’esclave du patriarcat. Tout est décrit avec une grâce sans pareille, au milieu d’une nature paradisiaque, et dans une apparente placidité olympienne où l’émotion ne se communique que par des regards. On sent l’influence du conseiller artistique Tran Anh Hung, jadis réalisateur de L’Odeur de la Papaye Verte (1993), dont l’épouse et actrice fétiche, Tran Nu Yên-Khê, joue l’épouse numéro 1.

Jared Grimes (2e à partir de g.) dans « Swingkids »

Un film qui n’a remporté aucun prix, mais qui nous a emportés par son enthousiasme tous azimuts, est Swing Kids du Coréen Hyeong-Cheol Kang. Presque tous les bons films populaires sud-coréens parlent plus ou moins ouvertement de la scission du pays en deux unités qui se haïssent, qui se jalousent, qui se raccommodent, qui aimeraient trouver de nouveaux terrains d’entente, tant ils souffrent de leur séparation. Dans le cas présent, l’espoir de réconciliation est mis à l’épreuve dans un camp en 1950, où les Américains ont soigneusement partagé les prisonniers du Nord en deux secteurs séparés, ceux qui ne jurent que par Kim Il-Sung et ceux qui veulent se laisser corrompre par le capitalisme. Le général yankee donne l’ordre à un sergent noir, professeur de claquettes, de recruter une troupe de danseurs dans les deux secteurs, en vue d’un spectacle de Noël pour rehausser l’image de l’armée. Il y a là un Chinois en surpoids qui surprend par une agilité inattendue, un bout de femme qui sait tout faire, chanter, danser, et servir d’interprète, un du Sud qui espère que la publicité promise va lui permettre de retrouver sa femme, et un excité communiste qui se lance dans des claquettes, dès qu’il entend la musique de swing. Vous voyez le topo. Mais la suite n’est pas comme dans un musical RKO, les racismes ne sont pas tus et les idéologies se mettent en travers du happy end hollywoodien. Mais tant qu’ils dansent, ça déménage !

En revanche, Une Pluie sans fin du Chinois Yue Dong m’a paru une pâle imitation de Memories of Murder de Joon-ho Bong, ce superbe polar où un enquêteur fait chou blanc. Chez Dong, un simple agent de sécurité enquête sur des meurtres en série en 1997 et croit avoir déniché et puni le coupable. Vingt ans plus tard, il apprend, par les notes que lui a laissées un détective de la police mort depuis, qu’il s’est lourdement trompé. Comme dans le film coréen, les scènes sous la pluie incessante pullulent. Le réalisateur nous confie que 1997, ce n’était pas seulement l’année du grand chambardement politique, lorsque l’État a privatisé à mort, mais aussi une année de grandes tempêtes naturelles, et qu’il faut voir tout ça sous l’angle de la métaphore. Comprenne qui pourra.

Tom Wilkinson et Gugu Mbatha-Raw dans « Belle »

Hors compétition, citons Belle (2013) de la Britannique Amma Asante, inédit en Suisse. Le film raconte la suite juridique de l’affaire du navire négrier Zong, quand, en 1781, 142 esclaves africains malades furent jetés dans l’océan pour que les armateurs pussent faire valoir leur assurance marchandise. Grâce à l’intervention de la mulâtresse Dido Elizabeth Belle (fille illégitime d’un aristocrate anglais et d’une esclave antillaise) et de son grand-oncle, Lord Mansfield, qui en tant que Lord Chief Justice, eut à décider si les revendications des esclavagistes étaient justifiées et qui put démontrer que ces derniers avaient tout fait pour que les esclaves tombent malades, le mouvement abolitionniste gagna en importance et les jours de la traite furent désormais comptés. Le gros du film est consacré à la vie privée et sociale de la petite princesse des Antilles et tout le gratin des acteurs anglais est de la partie. Du pur délice.

Raymond Scholer