Cine Die - mars 2019

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 11%

Au sujet du Festival Black Movie...

Malgré les chaudes recommandations du Philippin Brillante Mendoza, Gino et Marie , de son protégé Joselito O. Altarejos, peine à convaincre. Un jeune homme de 18 ans, qui se prostitue pour subvenir aux besoins de sa famille, et une belle jeune maman, qui élève seule un bout de chou de fillette, se sont inscrits pour tourner un film porno sous la direction d’un metteur en scène japonais. Comme le périple pour atteindre le lieu du tournage, six heures de bus et de bateau depuis Manille, plonge le spectateur dans un mélange d’appréhension et d’ennui, le fait que l’accueil (une heure après le début du film) soit plutôt gentil et bon enfant, le soulage et il se dit que les deux acteurs vont trouver le terrain d’entente nécessaire pour se faire des gâteries devant une caméra et gagner beaucoup d’argent. C’est sans compter avec les phobies du mâle et son incapacité de contrôler son excitation. Mendoza met cet échec sur le compte de la dignité humaine outragée, en syntonie avec #metoo. On se pose juste deux questions : comment Gino peut-il vivre de son corps avec tout ce qui le dégoûte et pourquoi les producteurs d’un film porno prendraient-ils le risque d’engager des acteurs aussi inexpérimentés ?

« Gino et Marie »

Il y a 3 ans, El abrazo de la serpiente révélait le cinéma puissamment évocateur, aux innombrables richesses plastiques, du Colombien Ciro Guerra. Avec Pajaros de Verano , coréalisé avec son épouse, Cristina Gallego, Guerra tente d’expliquer comment le trafic de drogue a commencé dans son pays natal, entre 1960 et 1980, auprès de cultivateurs indigènes de marihuana, qu’il finira par détruire autant que des myriades de consommateurs. Le film, parlé essentiellement en langue Wayuu, fait la part belle aux us et coutumes d’une peuplade habitant l’aride péninsule de La Guajira au nord-est de la Colombie. Comme au début de la saga du Parrain de Coppola, le film démarre par une fête de famille, le passage officiel à l’âge adulte de Zaïda, qui vient de passer un mois isolée dans une cabane pour se purifier. Elle est la fille de la matriarche locale, Ursula, qui est aussi la gardienne des traditions et de la morale tribales. Le jeune Raphayet, marchand de café et d’alcools de son état, demande la belle en mariage, mais Ursula exige une dot exorbitante. Quelques hippies américains vont tirer Raphayet d’affaire. Ils travaillent officiellement pour le Peace Corps, distribuant à gauche et à droite des pamphlets « Dites non au Communisme », mais rêvent de se lancer dans le commerce du cannabis. Or, le cousin de Raphayet, Anibal, en possède une grande plantation. Raphayet va donc leur servir d’intermédiaire et se faire beaucoup de d’argent. Il épouse Zaïda et, quelques années plus tard, il aura remplacé leur masure originelle par une maison de maître en plein désert. Mais avec la prospérité arrivent les problèmes et la jalousie des autres familles. Tous ces nouveaux-riches se croient au-dessus des lois et des traditions, comme plus tard Pablo Escobar. Même Ursula pardonne toutes les ignominies à son fils Leonidas qui adore agresser et humilier les gens. Comme les valeurs traditionnelles sont jetées aux orties, les clans s’autodétruiront dans la violence et le carnage. Construit comme une épopée en cinq cantos, cette complainte picturale d’une beauté indéniable, a cependant un défaut, sa prévisibilité. Puisqu’il est clair assez tôt que tout cela n’a qu’une issue, la destruction des principaux personnages, un certain sentiment de lassitude s’empare du spectateur au fil des règlements de compte. Mais la corruption des cultures autochtones par les explorateurs et les missionnaires abordée dans El abrazo de la serpiente trouve ici sa conclusion logique et implacable.

Greider Meza, Carmina Martinez, José Acosta, Natalia Reyes dans « Pajaros de Verano »

Éloge du film historique
Le présentateur de Les Oiseaux de Passage (titre sous lequel Pajaros de Verano figure dans le catalogue Black Movie) a présenté le film comme un western. On pourrait aussi le voir comme un film historique, puisqu’il traite d’un lieu et d’une époque bien précis quand s’y déroulent des événements importants. Par ailleurs, si on considère les huits films nommés aux Oscars, six sur les huit sont des films historiques : deux biopics ( Vice, Bohemian Rhapsody ), un « instantané de société » ( Roma ), deux comédies sur les relations entre Noirs et Blancs de jadis avec des personnages historiques ( BlacKkKlansman, Green Book ) et une satire en costumes qui se déroule au début du XVIIIe siècle ( The Favourite ). C’est dire que le film historique a le vent en poupe. La fin annoncée de notre planète telle que nous la connaissons et la multiplication des résurgences des hordes brunes sur tous les continents y sont sans doute pour quelque chose. On cherche toujours des éclaircissements dans le passé. Qui s’en plaindrait, puisque cela permet aux acteurs d’inventer des incarnations et aux créateurs d’organiser des conflits.

Un septième candidat aux Oscars ( Black Panther ) appartient à la science-fiction, et qu’est-ce que la science-fiction sinon l’histoire du Futur ? (Il est vrai que lorsqu’elle tombe dans les mains malhabiles d’une Claire Denis, il ne peut en sortir qu’un produit d’une hilarité involontaire et d’une absence notoire de scientificité, comme p.ex. High Life . On va laisser ce film aux soins des spécialistes de poésie absurde et de canulars pathétiques.)
Passons donc en revue les trois plus récents films historiques sortis en Suisse Romande, Vice, The Favourite et Mary, Queen of Scots .

Sam Rockwell (George) et Christian Bale (Dick) dans « Vice »
© Ascot Elite

Vice est le 8e film d’Adam McKay, qui est sans doute l’un des plus grands satiristes dans le cinéma hollywoodien actuel. Le titre provient de la fonction du personnage épinglé, le vice-président de George W. Bush, Dick Cheney. McKay montre comment l’étudiant et politicien in spe, arrêté pour conduite en état d’ivresse, est pris en main et façonné par son épouse ambitieuse, comment il est séduit par un Donald Rumsfeld hâbleur dont le parler vulgaire ne détonne pas sous la présidence Nixon. C’est sous Gerald Ford qu’il sera l’assistant de ce mentor, devenu entretemps chef de cabinet de la Maison Blanche. Il ne cessera alors de monter dans les hiérarchies de l’État et de Halliburton jusqu’à devenir le vice-président le plus puissant de l’Histoire américaine. Une séquence hilarante montre comment, en comité restreint avec W, ce tireur de ficelles subordonne sa nomination à un certain de nombre de prérogatives décisionnelles qu’aucun vice-président n’avait eues avant lui. En faisant circuler les fake news sur les armes de destruction massives, il devint le premier responsable de la guerre de 2003 contre Saddam Hussein et du marasme qui s’ensuivit. Christian Bale a fait une cure d’engraissement prodigieuse pour atteindre le format du personnage et livre une imitation parfaite de son débit oral heurté, qu’on ne remarque que dans la seconde moitié du film, lorsque le personnage a déjà eu quelques crises cardiaques. L’exubérance que Steve Carell prête à Donald Rumsfeld rend celui-ci plus ambigu qu’antipathique, et Sam Rockwell est l’exacte copie du président morveux.

Olivia Colman dans « The Favourite »

The Favourite est peut-être plus classique que les films précédents de Yorgos Lanthimos, mais le Grec déjanté ne se gêne nullement de laisser ses actrices, Olivia Colman, Rachel Weisz et Emma Stone, user d’un langage de charretier. Or, la première incarne la reine Anne (qui régna sur la Grande-Bretagne et l’Irlande de 1702 à 1714) et la deuxième sa confidente et amoureuse (Sarah Churchill, duchesse de Marlborough), des dames par essence nobles et raffinées donc. Quand une troisième larrone, Abigail, une cousine appauvrie de Sarah, s’immisce dans les affaires du duo, les coups bas se succèdent jusqu’à l’éviction de l’ancienne favorite. Comme quoi les manières douces et patelines de la nouvelle venue peuvent l’emporter sur un comportement dominateur et trop franc de l’ancienne. Lanthimos est d’une précision chirurgicale dans l’observation des détails historiques comme les crises de goutte, les accès de gloutonnerie et le surpoids de la reine (elle se déplaçait en chaise à porteurs ou en fauteuil roulant et souffrait en permanence) ou les perruques ridicules des fats de la cour, mais se permet d’inventer de toutes pièces des danses hautement gymniques pour les bals.

Guy Pearce et Margot Robbie dans « Mary, Queen of Scots »

Mary, Queen of Scots est le premier film d’une metteuse en scène anglaise chevronnée (une quarantaine de pièces à son actif), Josie Rourke, qui se signale aussi par son franc-montrer : ainsi Elisabeth 1re a-t-elle le visage couvert de boutons de variole, éruption à peine suggérée dans les films précédents sur la monarque virginale. Le nez arqué qu’arbore Margot Robbie est tout droit sorti du portrait laissé par Quentin Metsys le Jeune. David Tennant prête ses traits à John Knox, l’ayatollah des Presbytériens, et répand une terreur immédiate par ses fatwas à l’égard de Marie Stuart. Cette dernière trouve en Saoirse Ronan une caisse de résonance hautement probable, faite de jeunesse, de gaité, d’enthousiasme et de détermination. Quelques dignitaires noirs de la cour semblent plutôt issus du politiquement correct que de la réalité historique.

Denise Gough et Keira Knightley dans « Colette »

Deux biopics impressionnants sont sortis depuis le succès phénoménal de Bohemian Rhapsody (Bryan Singer). Colette du Britannique Wash Westmoreland a été reçu par la critique française avec des moues dépréciatrices, car il n’est pas permis à un représentant de la perfide Albion de faire le panégyrique d’une star de la littérature française. Force est de constater que Keira Knightley apporte juste le bon mélange de beauté, de candeur et d’esprit d’aventure et Dominic West est un Willy égotiste d’un charme fou dans une Belle Époque qui virevolte à souhait. Westmoreland est un metteur en scène de pornos gay (titre évocateur : Dr Jerkoff and Mr Hard, 1997), ce qui explique peut-être la sensibilité peu commune qu’on trouve dans Colette et dans Still Alice (2014).

L’incroyable Histoire du Facteur Cheval (Nils Tavernier) suit les pas de Cheval qui, au cours d’une vie, a plusieurs fois fait le tour de la Terre en portant le courrier à ceux qui vivent dans les lieux les plus reculés, avant qu’il ne trébuche sur sa pierre d’achoppement, la première du palais de fantaisie, fait de bric et de broc, de ciment et de tiges d’acier, dédié à sa petite fille.

Raymond Scholer