Film de décembre 2010 : “La Vénus noire“

 décembre 2010
par  Firouz Elisabeth PILLET
popularité : 21%

La Vénus noire


de Abdellatiff Kechiche, avec Yahima Torres, Olivier Gourmet, André jacobs. France, 2010.

A Paris, en 1817, dans l’enceinte de l’Académie Royale de Médecine, un savant s’exclame : « Je n’ai jamais vu de tête humaine plus semblable à celle des singes ». Face au moulage du corps de Saartjie Baartman, l’anatomiste Georges Cuvier est catégorique. Un parterre de distingués collègues applaudit la démonstration. Sept ans plus tôt, Saartjie quittait l’Afrique du Sud avec son maître, Caezar, un Afrikander qui voulait faire fortune à Londres en exhibant sa domestique dans les foires. Il rencontre Réaux, un Belge qui lui propose de poursuivre l’aventure à Paris. Réaux va encore plus loin dans l’exploitation de Saartjie, livrant son corps en pâture au public lors de soirées libertines et aux clients des maisons closes. Femme libre callipyge issue de la tribu des Bochimans, Saartjie est devenue à tout jamais entravée, animal de foire, curiosité sexuelle pour les uns, objet d’étude pour les autres, mais jamais considérée comme un être humain. Elle restera dans l’histoire comme l’icône des bas-fonds, la Vénus Hottentote dont le rapatriement des restes (squelette et cerveau conservé dans du formole) a déclenché un tollé en France quand l’Afrique du Sud de Mandela les a réclamés pour les inhumer… Un tollé au prétexte qu’il fallait préserver le patrimoine scientifique et culturel.

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« La Vénus noire » de Abdellatiff Kechiche

Un sujet osé, ardu, difficile pour le réalisateur qui avait déjà abordé des sujets délicats (l’immigration maghrébine dans La Graine et le Mulet) et réussi à décrocher un succès consensuel en France. La Vénus Noire a été présenté en compétition à la Mostra de Venise. La Graine et le Mulet y avait remporté le Prix spécial du jury et le Prix de la révélation pour la comédienne Hafsia Herzi, en 2007.
Film coup de poing, psychologiquement violent car sans concession sur des pages honteuses de l’époque coloniale de l’Europe impériale, le dernier film de Kechiche interpelle, interroge, dérange et ébranle la bonne conscience judéo-chrétienne du spectateur occidental. Impossible de rester impassible devant la vie de la pauvre Saartje, jetée en pâture aux moqueries et attouchements, exposée au voyeurisme et à la perversité de ses contemporains, moquée, tripotée, examinée, puis, post mortem, moulée, mesurée, disséquée, découpée pour satisfaire la curiosité des hommes de sciences. Cette mise à mort progressive de l’Altérité vu comme inférieure à l’époque coloniale est magnifiquement mise en scène par Kechiche qui a déniché une jeune Cubaine en vacances à Paris, Yahima Torres. La jeune femme, qui interprète ici son premier rôle, n’a pas eu la tâche facile. Devant affronter des scènes de nu, Yahima Torres a trouvé la force nécessaire pour interpréter son rôle grâce à la confiance qui régnait sur le tournage entre le réalisateur et les comédiens, y compris les figurants qui devaient la toucher sans relâche.

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« La Vénus noire »

La force du film réside dans la justesse du propos qui maintient une constante neutralité. Kechiche ne se permet pas de juger Saartjie, pour qui il éprouve une fascination depuis plus de dix ans, ni aucun autre des personnages qui l’entourent : tortionnaires ou libertins avides de sensations. Kechiche parvient ainsi à nous transmettre cette fascination et, aussitôt sortis de la salle obscure, on a envie de se documenter, d’en savoir plus sur cette destinée tragique mais extraordinaire. Tellement extraordinaire que le Musée de l’Homme, à Paris, a exposé le squelette, le cerveau et les organes génitaux de Saartjie jusqu’en 1974 ; tellement extraordinaire que la France a refusé de restituer les restes de Saartjie jusqu’en 1994, année où elle a pu enfin recevoir un rite funéraire selon la coutume de sa tribu.
Kechiche a su aussi transmettre cette fascination et cette conviction à son équipe, artistique comme technique, et parvient à réaliser un film, certes éprouvant et parfois difficile, mais d’une justesse et d’une objectivité irréprochables. La jeune Cubaine qui incarne le rôle nous subjugue par la véracité de son jeu, jusqu’à nous émouvoir par un interminable bégaiement lorsqu’elle refuse d’ôter son pagne devant les naturalistes qui attendent de la croquer, fusains à la main, terminant ce triste périple européen dans un épouvantable râle, glas de cet éprouvant calvaire.
Voici les subtils ingrédients d’un film à voir impérativement – si possible un jour de joyeuse humeur – et en évitant de lire les critiques de la presse française qui tire à boulets rouges sur le dernier opus de Kechiche.
Les journalistes français n’ont, généralement, guère apprécié La Vénus Noire mais rien d’étonnant à cela : ils n’ont pas apprécié non plus la Guerre d’Algérie, revisitée par Rachid Bouchareb, ni la Guerre d’Indochine, revisitée par Pierre Schoendoerffer. Bref, certaines pages de l’Histoire française dérangent…

Firouz-Elisabeth Pillet


Publié dans Scènes Magazine no. 228


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