Bâle : La magie des choses

, par  Régine KOPP , popularité : 12%

Après une première étape au Städel Museum de Francfort, l’exposition
«  La magie des choses : la nature morte de 1500 à 1800 » – qui réunit une centaine d’œuvres provenant pour l’essentiel du Städel Museum de Francfort, du Musée de Darmstadt et du musée des Beaux-Arts de Bâle, complétée cependant par plusieurs prêts d’autres institutions ou de collections privées – est aussi l’occasion pour ces musées de mettre en valeur des œuvres exceptionnelles souvent méconnues.

L’idée générale du commissaire Bodo Brinkmann est d’établir la liaison entre la peinture de nature morte hollandaise et allemande, du 15° siècle tardif à la fin du 18° siècle, et de montrer les différents types de règles du jeu de la nature morte. La nature morte est un genre qui a les faveurs des collectionneurs et du public mais est considéré dans la tradition académique classique comme un genre mineur. Et c’est le défi que relève brillamment le commissaire de l’exposition, en proposant un parcours qui sert à montrer que la nature morte n’est pas un assemblage de fleurs ou d’objets laissés au hasard, mais l’opportunité pour l’artiste de révéler ses capacités spécifiques, et prouver que la puissance de séduction des tableaux repose sur la composition, l’association chargée de sens des objets, les coloris convaincants et la maîtrise du coup de pinceau.

Chronologie
Une première salle introduira le sujet d’un point de vue chronologique, en se référant aux peintures religieuses des 15° et 16° siècles, dans lesquelles on repère des éléments de nature morte qui n’ont jamais d’autonomie, mais restent subordonnés aux représentations figurées. La Madone de Medici (vers 1460) de Roger van der Weyden peut à ce titre servir d’exemple. Marie est entourée d’un arrangement floral, ainsi que d’un récipient pour les arroser. Les caractéristiques de la nature morte sont bel et bien réunies mais leur autonomie est limitée car soumise au sujet central, la figure de Marie. De plus, les lys ne sont pas de simples fleurs mais des fleurs à forte connotation symbolique, que l’œil du spectateur de ce temps associe à la pureté de la vierge.
Les premières natures mortes de fleurs témoignent du grand intérêt des artistes pour la morphologie des animaux et des plantes. D’où l’idée de consacrer une section à « la proximité avec la nature aux Pays-Bas », qui nous présentent des carnets d’études de plantes et d’insectes. Cependant à bien regarder des œuvres, comme Insectes sur un panneau de pierre, de Jan van Kessel ou Lys blancs et autres fleurs dans un pichet (peint vers 1600 par un Maître hollandais), il semble que le contenu symbolique des objets représentés est plus important que l’observation directe de la nature. Les fleurs composant les bouquets des natures mortes sont d’ailleurs souvent des brassées de fleurs dont la floraison a lieu en réalité à différentes époques de l’année. L’émancipation de la nature morte se lit clairement dans son représentant allemand le plus important du genre, Georg Flegel, auquel est consacré toute une salle. Dans ses Repas, l’artiste présente toutes sortes de victuailles, mises en scène avec art, concevant ses compositions comme des exercices de géométrie. Des œuvres construites comme des abstractions et pourtant très concrètes.

Apogée du baroque
La section intitulée « Indésirables à l’ouest, accueillis sur le Main » réunit des exemples de peintres ayant vécu à Francfort et à Hanau, les seules villes en-dehors des Pays-Bas dans lesquelles officient des spécialistes particulièrement talentueux de la nature morte. Que ce soit Daniel Soreau dont l’atelier est une plaque tournante pour de nombreux artistes de la génération du 17° siècle ou Sébastian Stosskopff, qui fut son élève et reprit la direction de son atelier, leur savoir-faire s’exprime dans la maîtrise de l’intensité lumineuse, de la transparence du verre ou la brillance des métaux. A l’apogée du baroque européen, la nature morte poursuit des buts décoratifs, illustrés avec une section consacrée à la peinture de niches et de cartouches, qui cherche à focaliser le regard du spectateur sur l’objet ou sur la scène représentée. L’époque baroque qui célè-bre la nature morte est particulièrement sensible au caractère éphémère de l’existence terrestre. Quoi de plus évocateur pour l’exprimer que des fleurs qui se fanent et des plantes ou des fruits rongées par des insectes. Le somptueux Bouquet dans un vase de fleurs et de fruits de Jakob van Walscapelle (1677) ne nous raconte pas autre chose et équivaut à une Vanité, comme l’est aussi celui d’Abraham Mignon, Bouquet renversé par un chat, auquel l’artiste confère un clin d’œil ironique, suggérant de mettre un peu de désordre dans cette composition bien ordonnée. Tous ces bouquets peints, qui sont un plaisir pour les yeux, assurent au genre inférieur qu’est la nature morte une popularité incroyable. On assiste au 17° siècle au raffinement des arts de la table, qui engendre un genre pictural bien particulier : la nature morte d’apparat, qui associe de précieux accessoires de table aux délices les plus raffinés du palais.

Richesse
Une salle qui fera rêver, voir saliver le visiteur, avec des œuvres de De Heem, Kalf ou van Aelst, dans lesquelles l’artiste montre la richesse du commanditaire, créant des compositions hautement baroques.
A l’opposé, d’autres artistes, sous l’influence du calvinisme, réduisent le sujet, prenant un verre de vin et un morceau de pain, pour se concentrer sur les jeux de lumière et obtiennent des œuvres presque monochromes : Pieter Claesz et Willem Claesz.Heda sont des maîtres de cette palette restreinte, comme l’est Justus Juncker dont les deux œuvres représentant une poire et une pomme mangées par un insecte, sont des petits chefs-d’œuvre. Ce thème récurrent de la vanité de l’existence humaine réunit quelques œuvres fort significatives dans une petite salle, explicitant le genre de la « Vanitas » avec des œuvres mettant en scène les accessoires les plus fréquents : crâne humain mais aussi montres, livres, instruments de musique, bougies, bijoux, monnaies.
L’exposition, qui se referme sur le 17° siècle, grande époque de la nature morte, s’ouvre à l’autre extrémité sur une salle qui trace les voies nouvelles offertes par le 18° siècle. Une nouvelle génération avec Adriaen Coorte, dont la Botte d’asperges avec cerises et papillon rappelle les œuvres de Morandi ou Peter Snyers, qui cherche à atteindre une fraîcheur et une simplicité nouvelles, en peignant des légumes peu spectaculaires. Des tentatives de renouvellement qui culminent dans l’œuvre de Jean Siméon Chardin, représenté par trois tableaux dont la célèbre coupe de fraises. Aux natures mortes de cour élégantes, Chardin oppose des compositions aux tons plus sourds, se servant d’objets simples, aspirant avant tout à insuffler une forte présence aux objets.
Comme le souligne le commissaire de l’exposition, cet art d’une apparente sobriété, revendique en réalité la plus haute exigence esthétique, exerçant par là une influence jusqu’à l’époque moderne, menant aux Asters de Courbet, aux Chrysanthèmes de Monet, aux Pommes de Cézanne, aux Harengs de van Gogh.

Régine Kopp

Jusqu’au 4 janvier 2009

Voir en ligne : Musée des Beaux-Arts, Bâle