Entretien : Maria Joao Pires

vendredi 1er juillet 2011
par  Martine DURUZ
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On connaît peu la vie de la célèbre pianiste portugaise. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elle n’aime pas parler d’elle-même ! Scènes Magazine la remercie donc d’autant plus vivement pour les deux heures d’entretien qu’elle lui a accordées dans sa résidence en Suisse.

Maria Joao Pires est issue d’une famille peu traditionnelle. Son père, après avoir passé une grande partie de sa vie en Chine, est revenu au Portugal, s’y est marié et n’est plus reparti. Il était dessinateur et peintre. Sa mère s’occupait de ses quatre enfants, soutenue par le grand-père après la disparition de son mari vingt jours avant la naissance de Maria. Elle pratiquait le piano mais en amateur seulement, tout comme sa fille aînée. Maria travaillait volontiers son instrument dès son plus jeune âge, mais n’aimait pas s’exhiber en public. Elle est reconnaissante envers sa mère qui n’a jamais essayé de tirer profit de ses dons et ne l’a jamais poussée. Elle a donc continué l’école jusqu’au bac, tout en poursuivant ses études au Conservatoire. Son idée était ensuite de faire …..médecine ! Cependant, une bourse lui ayant été attribuée, elle accepte ce signe du destin et part pour Munich, où elle sera formée par Rosl Schmid, Wilhelm Kempff, dont la sonorité et la « rigueur flexible » l’impressionnent, puis par Karl Engel à Hanovre.
A l’époque les jeunes musiciens n’étaient pas dénués d’ambition mais savaient qu’il y a des règles à suivre : ne pas donner de concerts pendant les études, se retirer pour se concentrer sur la « découverte », sans se préoccuper de construire prématurément une carrière. Etre musicien ce n’est pas faire une carrière mais faire de la musique ! Il n’est pas nécessaire d’ailleurs de lui consacrer tout son temps. Elle-même affirme lui avoir dédié « une partie » de sa vie ; quatre filles et deux garçons adoptés, cela occupe évidemment. Si elle a pu compter sur l’aide de sa mère pour ses filles, l’arrivée d’Angola de son fils Claudio âgé de trois jours a posé plus de problèmes logistiques : hôtels, concerts, couches et biberons, à cinquante ans ce n’est pas simple ! Et impossible de réaliser son rêve : NE PAS jouer en concert , car il était financièrement incompatible avec son autre rêve, réalisé : construire un centre musical à Belgais au Portugal.

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Maria Joao Pires
© Felix Broede / DG

Belgais
La création de ce lieu en pleine nature propice aux rencontres entre artistes, aux activités musicales, aux cours pour les enfants défavorisés, à la formation d’un chœur, aux ateliers instrumentaux, sans oublier les travaux de la ferme, a été pour elle à la fois source de joie et de souci. L’abandon forcé de cette entreprise lui a causé un grand choc. A la révolte a succédé une vision plus claire : son projet avait un côté trop révolutionnaire et expérimental qui dérangeait. Elle s’est heurtée à un manque d’intérêt, de compréhension et d’engagement, même si les subventions du ministère de l’éducation ont été généreuses. Elle croyait qu’en luttant elle parviendrait à ses fins, mais on ne peut pas changer les gens ; l’endroit était mal choisi. Elle a maintenant un projet au Brésil mais attend de trouver les bonnes personnes, prêtes à s’engager, et un responsable capable de faire les bons choix administratifs et les recherches de faisabilité Elle aimerait être l’initiatrice et l’âme du projet, et que ses idées soient mises en pratique. Habituellement elle passait environ six mois par an au Brésil, mais si le projet ne voit pas le jour, elle y sera moins.

Toute une philosophie
Maria Joao Pires se sent profondément concernée par les injustices sociales, les problèmes écologiques, le manque d’éthique. Humaniste, généreuse, idéaliste, elle s’oppose à tout ce qui divise. Aux concours par exemple. L’art, c’est l’unité ; la compétition tue l’art. De plus il est faux de croire qu’un premier prix conduit à une réussite assurée.
L’essentiel, dit-elle, c’est la respiration, puisque c’est par elle que s’opère l’union de l’intérieur et de l’extérieur. Il faut entrer en soi-même mais ne pas y rester enfermé, tout en restant présent dans le moment, attentif. Respirer, c’est permettre au rythme naturel à l’intérieur de soi de s’exprimer. Au cours de ses masterclasses, qu’elle n’aime pas donner seule mais souvent en collaboration avec un thérapeute par exemple, elle demande à ses élèves de ne jamais oublier que « respirer, c’est ne pas être enfermé en soi-même ». Ils peuvent tout apprendre d’elle, de son expérience, mais c’est à eux de choisir. Elle aime chercher la source de leurs problèmes, proposer des solutions en leur laissant une liberté limitée. Car il y a des limites à accepter : celles du corps, de l’espace, du temps, de l’instrument. On ne peut pas tout faire : C’est une illusion que de penser que l’on peut repousser toutes les limites. Il vaut mieux entrer profondément dans ce qu’on fait plutôt que se laisser entraîner par des projections démesurées. Par exemple travailler quelques mesures en profondeur plutôt que toute l’œuvre tout de suite. L’élève doit se dire : je veux découvrir, la découverte étant l’essentiel, dans la vie aussi. Réaliser que tout est relié, avoir une vision globale et ne pas diviser, comme c’est le cas aujourd’hui la plupart du temps, voilà le secret qui permet la découverte.
Maria Joao Pires nous révèle aussi le secret de sa maîtrise unique de la pédale : elle travaille beaucoup, tentant de contrôler très précisément son degré d’enfoncement ; il y a beaucoup de « couches », comme sur le clavier. « J’ai toujours des défauts, mais je m’améliore ! » ajoute-t-elle.

Anecdote
On peut voir Maria Joao Pires sur Youtube dans un extrait du concerto en ré mineur de Mozart qu’elle a joué au Concertgebouw sous la direction de Riccardo Chailly. Elle semble complètement décontenancée dès les premières mesures de l’orchestre. Il y avait de quoi : elle s’attendait à en jouer un autre ! Elle a ensuite attaqué sa partie le plus naturellement du monde. Bien sûr elle minimise l’exploit : « Je peux jouer cinq concertos de Mozart d’une minute à l’autre,cela n’a donc rien d’exceptionnel ; on a donné trop d’importance à l’incident parce que le public était là et que Chailly dirigeait »

Spiritualité
La pianiste dit ne pas être chrétienne. Elle étudie la philosophie bouddhiste, qui l’accompagne et la passionne. Elle adore les idées, les livres, la nature et la nature humaine. Elle pense qu’il est capital de tenter d’améliorer les choses, d’être présent dans le moment, et surtout de ne jamais être qu’un observateur passif.
La musique actuelle exprime l’état du monde actuel, et il faut changer ce monde, en particulier en dirigeant les jeunes vers quelque chose d’autre, qui ne soit ni matériel ni intellectuel. Il faut introduire des éléments d’humanité dans leur éducation. C’est sur eux que l’avenir repose et il est possible d’aider ceux qui les éduquent. Mon Utopie d’Albert Jacquard est une première piste.

Lorsqu’on la questionne sur la signification du petit tatouage qu’elle porte sur la main, Maria Joao Pires répond : « Ce dauphin représente beaucoup pour moi ». Nous n’en saurons pas plus.

D’après des propos recueillis par Martine Duruz


Publié dans Scènes Magazine no. 234


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Paris : Camille Pissaro, jusqu’au 2 juillet

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