Berlin : “Der Traumgörge“ & “Der Rosenkavalier“

 octobre 2007
par  Eric POUSAZ
popularité : 21%

Bannie des affiches des salles de concerts et des opéras par les censeurs nazis, la production musicale des compositeurs juifs de l’époque commence enfin à refaire surface avec régularité. Dernière en date de ces tentatives de récupération : la mise en scène du premier opéra d’Alexander von Zemlinsky à la Deutsche Oper de Berlin.

Der Traumgörge
Affublé d’un livret abscons et inutilement redondant, cet ouvrage lyrique passe difficilement la rampe. L’intrigue relate sous forme de puzzle les étapes mouvementées de la vie errante d’un rêveur qui ne parvient à prendre pied dans le monde réel. Görge (en fait, il s’agit là de la déformation de Georg dans le Nord de l’Allemagne) ne peut se résoudre à abandonner ses livres pour la fiancée qui lui est destinée et se réfugie dans une suite d’histoires rocambolesques dont il est, semble-t-il, à la fois l’auteur et le personnage principal. Tout se termine pourtant sur un happy end à la satisfaction générale de ses concitoyens qui finissent par le respecter à défaut de le comprendre.
Le metteur en scène et chorégraphe Joachim Schlömer, ancien directeur de la danse au Théâtre de Bâle, a transplanté l’intrigue dans le monde moderne sans que la raison en soit claire. Tout se joue alors dans une station de métro désaffectée, dominée par deux escalators en panne. Les personnages les plus divers s’y donnent rendez-vous, depuis une troupe de bons sauvages débraillés, affublés de minuscules planches à voile, jusqu’a quelques jeunes munis de skateboards avec lesquels ils se livrent à un véritable ballet acrobatique. Malheureusement, le monde du rêve n’apparaît pas clairement en antithèse à cette vision d’un réel plutôt rébarbatif et les diverses scènes se suivent dans une atmosphère qui finit par devenir répétitive et ennuyeuse malgré l’intense agitation sur le plateau.
Musicalement, la soirée est nettement plus intéressante. Le chef d’orchestre canadien Jacques Lacombe obtient de l’orchestre un accompagnement riche de couleurs somptueuses : et c’est finalement aux musiciens de la fosse que revient le privilège de raconter l’histoire en délimitant, par l’abondance des changements de rythme comme par la subtilité des contrastes d’atmosphère, les sphères dévolues au rêve et celles qui s’ancrent dans le monde du quotidien. Une telle approche a un prix : les voix des chanteurs sont souvent couvertes par l’orgie de décibels instrumentaux qui dressent un rempart infranchissable entre le plateau et la salle.
Le rôle de Görge est écrasant et convient médiocrement aux possibilités vocales actuelles de Steve Davislim, souvent dépassé par les événements et alors contraint de se réfugier dans une mezzo forte tout simplement inaudible. Fionnuala McCarthy s’en sort avec nettement plus d’aplomb dans le rôle de la fiancée rejetée car son soprano lumineux, porté par un souffle long et puissant, caracole sans difficulté sur les vagues de l’orchestre. Autre atout du spectacle : la superbe Princesse que campe une Manuela Uhl que n’impressionne aucune difficulté technique. Les très nombreux rôles plus épisodiques manifestent une fois de plus la force de cette troupe qui peut s’enorgueillir de distribuer à des chanteurs de premier ordre des emplois qui, pour être très courts, n’en sont pas moins nécessaires à l’équilibre de l’ensemble. Excellents également, les chœurs contribuent efficacement à la réussite d’une soirée que handicape fortement un parti pris de mise en scène qu’il faut bien qualifier d’aberrant. (Spectacle repris les 15 & 23 mai 2008 ainsi que le 15 juin.)

Der Rosenkavalier
Cette mise en scène vieille de près de quinze ans n’a pas pris une ride. Götz Friedrich modernise délicatement l’action en la transposant dans le monde du show business des années 20 - 30 du siècle passé. Les deux premiers actes, joués dans un espace presque nu, évoquent un plateau de théâtre sur lequel on répète un nouveau spectacle alors que le monde de la comédie du 3e acte nous place dans les coulisses avec, assis en arrière plan, un groupe de spectateurs appelés de temps à autre à se mêler à l’action. La vaste étendue du plateau permet au réalisateur de mettre l’accent sur le sentiment de solitude qui habite chacun des personnages tout en faisant un sort aux jeux de scène voulus par la tradition. Le spectacle tire toute sa force de l’ambigüité de cette mise en abîme théâtrale et parvient à émouvoir sans sombrer dans le kitsch trop souvent associé à des reconstitutions plus ou moins luxueuses de cette Vienne du XVIIIe siècle dans laquelle Strauss et Hofmannsthal se sont complus à placer leur intrigue tarabiscotée.
La distribution est dominée par une brochette de chanteurs d’exception. Nina Stemme, dont la Maréchale est programmée avec régularité sur la scène zurichoise (ce sera encore le cas la saison prochaine) paraissait un brin perdue sur cette immense scène et a eu quelque peine à trouver ses marques au début. On a même remarqué deux ou trois décalages dus à une perte de mémoire inattendue chez une chanteuse aussi chevronnée, si bien que son monologue sur les ravages du temps a laissé de glace. Au dernier acte, par contre, la voix sublime de cette cantatrice a développé tous ses sortilèges pour couronner une des plus beaux trios qui se puissent imaginer. Franz Hawlata, qui a déjà été Ochs à Genève il y a quelques saison, s’impose comme le vrai personnage sympathique de l’intrigue avec son portrait de bon vivant plutôt dandy dans son costume de coupe étonnamment seyante. La voix est souveraine de présence sur toute l’étendue du registre et les effets comiques restent toujours d’un bon goût parfait. Presque trop féminine vocalement et physiquement, Michelle Breedt impose pourtant un Octavian de classe avec des aigus solaires et moelleux qui complètent parfaitement les voix de ses partenaires dans les nombreux duos qui parsèment la partition. Marisol Montalvo est une Sophie trop fluette : avec sa petite voix de soprano aigu, elle ne peut faire un sort aux superbes envolées que lui réserve la scène de la Présentation de la Rose et recourt trop souvent à des tics vocaux déplacés ici parce que dignes d’une soubrette. Le Faninal vocalement assuré Lenus Carlson se place en tête d’une impressionnante série de petites vignettes vocales qui sont toutes confiées à des artistes tout simplement parfaits dans leur emploi.
L’orchestre, dirigé par Marc Albrecht - l’actuel chef de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg – accompagne avec faconde cette turbulente comédie dont les séquences les plus bruyantes ne dégénèrent pourtant jamais en bruit excessif. Rapide, élancé même, cette interprétation rend parfaitement justice à ce bijou d’orchestration qu’est cette partition miraculeuse…(Spectacle repris les 15, 19 & 23 mars 2008 et le 13 avril)

Eric Pousaz


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