Thonon, MAL : Eclectisme

, par  Jeremy ERGAS , popularité : 9%

La saison 2008-2009 de la Maison des Arts Thonon-Evian est aussi riche et diverse que la faune d’une forêt vierge du Costa Rica. Entretien avec son directeur Thierry Vautherot, un personnage haut en couleur qui ose prendre des positions fortes pour défendre son amour de l’art et de la culture.

Quels sont les points forts et les nouveautés de la saison 2008-2009 de la Maison des Arts Thonon-Evian ?
La Maison des Arts développe sa programmation dans trois théâtres à Thonon et à Evian, sur trois plateaux très différents qui servent bien la variété des spectacles présentés.
Deux temps forts en forme de festival : notre participation toujours plus active à JazzContreBand, le festival transfrontalier ; cette année, nous avons eu un concert de Sylvie Courvoisier dans un environnement d’images de Mario Del Curto (dont nous exposons les photos sur les artistes de l’Art Brut, production du Musée de l’Elysée) ; ensuite Pura Fé le 14 octobre, et le Quartet de Ron Carter le vendredi 17 avec son hommage à Miles Davis.
En janvier et février, le Festival des Courants d’Airs, consacré à la chanson francophone.
Côté théâtre, deux créations cette saison : en novembre, un Macbeth mis en scène par Pascal Mengelle du Théâtre de la Saillie ; puis en janvier, Andréa Novicov revient pour la troisième fois créer un spectacle sur le plateau de Thonon, une adaptation de Woyzeck de Buchner.
Vous voyez à travers ces projets que la proximité avec la Suisse Romande n’est pas que géographique.
Enfin, dans le désordre, les deux derniers concerts de Graziella Contratto à la tête de l’Orchestre des Pays de Savoie, en octobre et novembre ; le Cirque National de Chine à la Grange au lac en décembre ; et deux très beaux spectacles de nos amis belges : Voyage de Yves Hunstadt et Eva Bonfanti, et en mai le Hansel et Gretel qui avait fait un véritable succès à Avignon en 2007, au Théâtre des Doms. Je m’arrête là.

L’Orchestre des Pays de Savoie
photo © Humberto Salgado

Parmi les spectacles présentés, quels sont ceux qui vous tiennent spécialement à cœur ?
Tous me tiennent à cœur. Comme le disait Matthias Langhoff dans le livre projet qu’il avait réalisé pour la Comédie de Genève, un directeur de théâtre doit assumer pleinement et défendre chaque spectacle qu’il propose sur son plateau.

De la danse hip-hop au nuevo tango en passant par le cirque chinois : la saison 2008-2009 est très éclectique. On sent chez vous une volonté de ne pas se cantonner dans des genres, mais au contraire d’offrir au public le plus large éventail de spectacles possibles. Est-ce le cas ?
Absolument. Je dois, de par la situation de la Maison des Arts, proposer une programmation pluridisciplinaire. Cela conditionne, au-delà de ce que je défends, ce choix de l’éclectisme. En essayant de donner au fur et à mesure des saisons un fil d’Ariane qui permet au public de mieux se repérer dans un nombre important de spectacles. L’exemple est frappant pour la danse cette année, d’autant que nous avons beaucoup plus de spectacles de cette discipline que par le passé.

Peut-on en inférer que vous êtes un défenseur de la culture universelle, que pour vous c’est la beauté artistique qui compte, peu importe la façon dont elle est exprimée ou le lieu d’où elle provient ?
Si on avait le temps de parler de cela ! Dans ces temps de relativisme indigeste, et de culture mise à la sauce de l’événementiel, il reste bien peu de place pour parler d’expression artistique. En tous les cas, de ce point de vue au moins je suis synchrone avec ma mission de programmer une saison pluridisciplinaire. Il n’y a pas pour moi d’art scénique majeur, ni de genre majeur : tout est dans l’art et la manière.

Votre programme transcende les genres, mais aussi les frontières : des artistes du monde entier viendront s’exprimer à la Maison des Arts cette saison. Ce cosmopolitisme est-il important pour vous ?
Au-delà des relations privilégiées avec la Suisse, nous accueillons – c’est manifeste cette saison – des artistes du monde entier. S’il y a une bonne chose à mettre au compte des traditions culturelles françaises – professionnels, artistes, public, tous confondus –, c’est ce goût pour l’accueil des expressions artistiques de tous horizons ; goût que nous partageons avec nos voisins d’outre Léman.

Vous dites qu’aujourd’hui, l’art et la culture se perdent entre deux extrêmes : le divertissement à tout prix d’un côté, et l’hermétisme complaisant de l’autre. La situation est-elle dangereuse selon vous ?
Dans cette matière, il s’agit de faire son travail avec ses goûts, son savoir-faire professionnel (dans le bon sens du terme, tant qu’à faire), ses convictions. Et d’éviter de se poser en donneur de leçon pontifiant. Mais bien sûr la vague du divertissement et de l’événementiel qui développe ses canaux de tous côtés et a besoin de s’alimenter de productions culturelles facilement assimilables est un grand rocher de Charybde. L’autre rocher de Sylla peut être de vouloir se parler entre soi, résistants de la dernière heure de l’art.

Claire Diterzi sera à la Maison des Arts et Loisirs de Thonon le vendredi 27 mars
© Serge Derossi

Que pouvez-vous nous dire des spectacles en création cette saison ? Que peut-on attendre d’unique des mises en scène de pièces aussi jouées que Macbeth et Woyzeck ?
Je ne sais pas si on apprendra quelque chose d’unique sur ces pièces magnifiques, mais les deux metteurs en scène qui vont les créer ont chacun des univers singuliers, riches.
Pascal Mengelle avait créé à Thonon une adaptation étonnante du Procès de Kafka, seul dans un dispositif labyrinthique en métal qui allait jusque dans la salle, avec un travail vidéo très présent, dans lequel il jouait tous les personnages du roman de Kafka, comme un cauchemar ou toutes les personnes sont une diffraction du moi central (et persécuté).
Quant à la création d’Andréa Novicov, vos lecteurs le connaissent bien je pense, de La Maison de Bernarda Alba à Doux oiseau de la jeunesse, on peut juger de la créativité de ce metteur en scène. Son Woyzeck sera délocalisé dans les Caraïbes, et c’est là l’ouverture possible pour un nouveau regard sur la pièce.

La Maison des Arts se trouve au bout de la région Rhône-Alpes, partagée entre la France et la Suisse qui est très proche. En quoi cette situation géographique particulière influence-t-elle vos activités ? Vos liens avec la vie culturelle genevoise sont-ils nombreux ?
La situation géographique d’un théâtre est forcément très importante et conditionne le projet que l’on peut développer. Nos échanges avec la Suisse sont très nombreux. Je suis pour ma part président du groupe des 20 (un réseau qui regroupe 23 Théâtres de Ville de Rhône-Alpes) et membre du Pool des Théâtres romands.

Propos recueillis par Jeremy Ergas

Réservations : 04 50 71 39 47
Site Internet : www.mal-thonon.org

Voir en ligne : Maison des Arts, Thonon-Evian