Entretien : Guy Jutard

, par  Firouz Elisabeth PILLET , popularité : 17%

Fondateur du Théâtre Archimage de Moulins (France), où il se rend régulièrement puisqu’il y a toujours sa maison, Guy Jutard a créé de nombreuses pièces pour marionnettes qu’il a interprétées en solo pour le public.

Guy Jutard aime mettre en évidence dans ses spectacles les liens entre l’univers pictural, musical ou graphique et celui des mots. Il a su souligner les textes de Brecht, Hugo, Ionesco, Novarina, de propositions graphiques et colorées inspirées des grands maîtres de la peinture, comme Fernand Léger, Marc Chagall, Paul Klee ou, cette année, Matisse.
Il aime provoquer sur la scène la rencontre entre l’acteur et la marionnette. Depuis qu’il a repris la direction du Théâtre des Marionnettes de Genève, Guy Jutard est mû par sa passion : la création marionnettique la plus diverse, touchant à toutes les formes possibles– marionnettes à gaines, marionnettes à fils, théâtre d’objets – et à toutes les tranches d’âges, offrant une palette de spectacles s’adressant aux tout-petits comme aux adultes. Rencontre avec le maître des lieux.

Guy Jutard

Depuis votre arrivée au théâtre des Marionnettes, à Genève, quels changements notoires avez-vous noté dans les attentes du public ?
J’avais l’expérience du TMG en tant qu’artiste invité. Je ne sais pas si j’ai répondu aux attentes du public, je ne sais pas d’ailleurs toujours ce qu’attend le public. En tout cas, j’ai souhaité, en prenant la direction de cette maison, diversifier très largement les propositions de spectacles par rapport à ce qui pouvait s’y passer précédemment, en élargissant sur les âges, nous adressant à de très jeunes enfants comme aux adultes. Mon souhait a aussi été de diversifier la création que je voulais au cœur du processus de la maison. Actuellement, on a entre 70 à 80% de nos propres productions en création et en reprise qui forment le programme de la saison ; le TMG est donc devenu, avant tout, une maison de créations, beaucoup plus qu’une maison d’accueils. Ensuite, j’ai mis un point d’honneur à diversifier les formes afin que les gens puissent voir toutes sortes de marionnettes – théâtre d’objets, marionnettes à gaines, théâtre d’ombres, la marionnette sur table, etc. – et pas seulement ce qui a fait les heures de gloire du lieu, les marionnettes à fils. J’aime diversifier autant les formes que les contenus. Je pense que le fait que le public vienne toujours en plus grand nombre (35’000 spectateurs pour une programmation 2009-2010 qui comportait environ 300 représentations) confirme le bien-fondé de cette orientation. Le public a montré un réel engouement pour cet éclectisme.

Pour assurer la pérennité des créations, le TMG a établi quelques partenariats ; pouvez-vous nous en dire plus ?
Le TGM reçoit une aide constante dans le cadre d’une convention quadriennale de la Ville et du Canton de Genève, ces conventions ayant pérennisé l’aide annuelle institutionnelle qui avait cours auparavant. Comme tout le monde, on cherche des iades du côté de quelques sponsors privés, comme la Loterie romande. On essaie aussi de mettre en place d’autres partenariats sous forme, par exemple, de coproductions. On s’associe ainsi à plusieurs théâtres pour produire un spectacle et en partager ensemble les charges financières. Cette année, j’ai la chance de pouvoir travailler avec le Théâtre de Vidy pour une création qui touche directement la marionnette puisqu’il s’agit de Jong Fai, marionnettiste chinois, qu’on a reçu à plusieurs reprises dans notre théâtre et qui a été remarqué par Vidy qui met sur pied la production de ce spectacle. On le fait aussi avec un autre partenariat, le TJP de Strasbourg, qui est un centre dramatique national qui a une mission autour des arts de la marionnette. Cette nouvelle saison est l’occasion d’un partenariat de quartier, avec le Théâtre Pitoëff ; nos théâtres sont souvent cloisonnés et, la marionnette pour adultes souffrant d’une méconnaissance du public, le TGM délocalise un spectacle – une adaptation d’une nouvelle de Garcia Marquez, avec des aliments - qui sera joué au Pitoëff. Ce spectacle nous permet de retrouver Franck Zonneleu qui est un excellent marionnettiste à fils, qui les mélange à l’art du masque, et qui était venu clore la saison 2008-2009 au TGM avec Salto Lamento. Un autre projet comporte plusieurs Nuits-Rabelais qui devraient avoir lieu en mai-juin 2011 ; ce projet mené par le Théâtre Serge Martin, la compagnie Acrylique et le Théâtre Spirale, à la Parfumerie.

« Gilgamesh »
© Vincensini

Pour la saison 2010-2011, les créations semblent plutôt destinées au jeune public ; pourquoi ?
Il est vrai que nos créations pour adultes sont des coproductions – Story de Jong Fei, avec Vidy ; et une autre création, avec la Compagnie Corpus Animus, de Genève : deux anciens élèves de l’Institut international de la Marionnette de Charlesville-Mézière, Bartek Zosansky et Yann Joly, dont j’avais vu une performance, l’an dernier, qui utilisait un personnage-marionnette et à qui j’ai proposé de développer la thématique de cette performance pour en faire un spectacle. C’est vrai que les trois propositions enfants de cette nouvelle saison concernent un peu le même âge. Certaines années, cette tranche d’âge a été moins gâtée. Cette année, on commence par une adaptation d’un album d’Albertine qui sortira en même temps que le spectacle, Le chat sans queue, à partir d’un texte de Germano Zullo que je réadapte et réécrit complètement puisque le texte d’un album n’est pas directement utilisable comme support de texte théâtre. Je réinterprète les dessins d’Albertine dans l’univers tridimensionnel de la scène. Un second spectacle est Feu fait le fou, créé par Didier Carrier, spectacle qui s’inscrit dans la quête qu’il mène autour des quatre éléments et qui met en scène des marionnettes autour du feu, et la symbolique de la colère, qui est à la fois utile et qu’il faut savoir maîtriser. Je trouvais que c’était un joli message à faire passer aux enfants. Il y a quelques années, il avait proposé sur la place de Genève L’eau, ça mouille. Didier Carrier était souvent dans nos murs ; il vient juste de reprendre L’Oiseau Chanteur qu’il a joué presque trois-cents fois. En toute fin de saison, nous avons un spectacle que j’ai joué pendant de nombreuses années autour des gouaches découpées de Matisse, qui s’appelait La Promenade du Roi, qui raconte l’univers d’un petit roi de papier. J’en fait une autre version, en le léguant à un comédien de Genève, Xavier Eloirat, qui m’avait assisté sur La Fontaine. Ces gouaches découpées sont l’œuvre de fin de vie de Matisse qui, malade, ne parvenait plus à tenir le pinceau ; il faisait peindre ses papiers gouachés qu’il taillait à vif aux ciseaux pour faire les grandes compositions murales que tout le monde a dans l’œil.

« Chaperon rouge cartoon »
Photo Cédric Vincensini

Vous affectionnez le mélange des modes d’expression artistique – peinture, musique, etc… - ; votre collaboration qui se poursuit avec Albertine témoigne de ce goût pour le mélange des genres ?
J’avais repéré depuis longtemps Albertine, que j’ai connue petite fille ; j’aime à rappeler que le premier lieu où j’ai joué en suisse, c’est la grange de Pernette Gros, la maman d’Albertine. J’étais fasciné par les personnages de l’univers graphique d’Albertine, il y a un vrai coup de patte. J’avais beaucoup de plaisir à travailler sur ses visuels de la saison 2009-2010. Je l’ai à nouveau sollicitée pour l’affiche et le programme de la saison 2010-2011. L’an dernier, elle m’avait glissé à l’oreille qu’elle avait une histoire en cours ; j’ai tout de suite trouvé formidable de procéder à la sortie d’un nouvel album d’Albertine simultanément à un spectacle. On travaille actuellement sur ce Chat sans queue qui sera présenté en novembre 2010. C’est formidable d’avoir un créateur graphique sous la main ; pour conserver le caractère de ses dessins dans les déformations qu’oblige le passage à trois dimensions, j’ai mis au point un support et une technique qui sont un peu une tricherie entre deux et trois dimensions. Albertine demeure très productive, très réactive et extrêmement disponible. Quant au mélange des genres, c’est une histoire de ressources. Pour moi, l’univers plastique, la musique, la peinture, c’est un ensemble de ressources. L’art de la marionnette puise à toutes ces sources. Après, il s’agit d’un choix esthétique : on mettra en avant le côté fable musicale pour Renard, auquel cas la musique aura une très grande importance. Pour le Gilgamesh que l’on reprend, la musique est primordiale, jouée en direct quand les moyens financiers le permettent. Nos moyens sont corrects mais je regrette qu’ils n’aient pas toujours suivi l’évolution de la maison. Je pense que la nécessité d’exigence est fondamentale, surtout quand les spectacles sont destinés aux enfants. Si un enfant accroche sur la musique d’un spectacle, ou si il apprécie l’univers de Léger ou de Matisse, cela alimente l’envie de culture, l’envie constante de découvrir, de continuer à apprendre.

Comment fonctionne votre inspiration ?
J’ai vraiment envie d’être meneur de rêves. Ce que je vois autour de moi m’effraie tellement que j’ai envie d’ouvrir une fenêtre afin que l’on s’embarque sur les ailes d’un oiseau. Ouvrir des fenêtres permet des découvertes à l’infini, on voit le monde un peu différemment. On a envie de temps en temps de thèmes légers, de temps en temps de thèmes forts, qui accompagnent nos vies. A chaque fois, il s’agit de pousser l’exigence poétique, sociale, philosophique dans les thèmes abordés. Par exemple, les Fables de La Fontaine sont tellement condensées qu’elles rappellent des bandes dessinées. On a cherché un exercice de style langagier baroque, poussé au maximum grâce aux marionnettes, autour de ces fables. Mon œil de marionnettiste m’a fait choisir les fables les plus intéressantes visuellement, et qui se trouvaient être les plus commues. J’ai toujours des idées qui mijotent dans la tête et, parfois, j’ajourne mes idées d’une ou deux saisons pour l’équilibre de la programmation. Pour cette saison, on est sur des créations de petite taille. En ce moment, je suis dans la philosophie chinoise qui développe des concepts que je trouve très intéressants comme celui de l’occasion : sur le chemin sur lequel on avance, il faut savoir saisir l’occasion. Ce n’est pas être opportuniste. Cela peut être une rencontre artistique, musique, ou comme avec Albertine. Je suis à l’affût mais on a quatre ou cinq spectacles invités par année.

« L’île au trésor »
Photo Jérémy Voïta

Quels sont vos auteurs de prédilection ? Et quel est votre livre de chevet actuellement ?
Si je vous fais la liste de ce qui se trouve autour de ma table de chevet, c’est un peu effrayant et cela fait la désolation de la femme de ménage qui range régulièrement. Pour l’été, je vais préparer ma ou mes caisse(s) pour mes vacances. J’ai un principe de vacances où je ne fais strictement rien. Cela surprend les gens qui me connaissent qui imaginent que je reste en activité constante, même en vacances. J’ai la chance d’être originaire de l’Ouest de la France, en bord de mer, où vit encore ma maman. J’adore l’eau, le soleil et le sable, je me reconstitue et physiquement et spirituellement. Je cours, je me trempe et je bouquine mes caisses de livres qui vont du roman à l’essai, en passant par la philosophie. Je suis en train de lire Le Traité de l’efficacité de François Julien qui est un philosophe qui s’inspire beaucoup des philosophies orientales, essentiellement chinoise. J’ai déjà entamé le pavé de Onfray sur Freud…Mais je me méfie toujours des chapelles, des sectes et des églises, en général, j’ai donc une réflexion assez libre autour de la psychanalyse et je ne me sens pas du tout prisonnier. J’avoue que j’aime bien le côté pourfendeur des idées reçues de Onfray. L’autre jour, j’ai trouvé une forme ancienne d’un récit de Robert Musil, soit l’esquisse de ce qui avait été publié il y a quelques années, Trois Femmes, suivi de Noces, une œuvre que j’ai lue il y a vingt-cinq ans et je retrouve la même fraîcheur. Je trouve que c’est un monument de la littérature sur l’analyse de l’âme humaine. J’aime aussi bien lire les biographies, cela me passionne. Pendant l’année, je parcours beaucoup de kilomètres ; je me suis à pratiquer le livre-audio, après une période opéra. Actuellement, j’écoute un Simenon. Avant, j’ai écouté un Karen Blixen. Plutôt que de faire la route en écoutant de mauvaises radios, j’ai une période livres-audios.

On vous connaît à la scène ; et à la ville, comment êtes-vous ?
Je pense qu’il y a un trait de caractères qui nous domine. Le fait que j’ai toujours beaucoup travaillé pour des enfants fait que j’aime vraiment leur univers, la liberté qu’on trouve avec eux, leur exigence, souvent bien supérieure à celle des adultes. J’aime la fraîcheur et la liberté qui émanent de l’univers enfantin. Je souhaitais d’ailleurs étendre l’offre des ateliers pour les enfants durant les vacances mais ce n’est pas possible, faute d’espace disponible. Mais les enfants sont bien accueillis et bien entourés par des comédiens professionnels qui les accompagnent dans la création de marionnettes ensuite le jeu.

Propos recueillis par Firouz-Elisabeth Pillet

www.marionnettes.ch

Voir en ligne : Théâtre des Marionnettes de Genève