Lyon : TNP à la mi-temps

, par  Christine RAMEL , popularité : 12%

Le Petit théâtre a ouvert ses portes, et commence la nouvelle saison du TNP, qui se déploie en partie dans ces nouveaux murs, en attendant la réouverture du Grand théâtre en janvier 2011.

L’ouverture de la nouvelle saison du TNP mi-octobre marque aussi la mi-temps des travaux pour le grand vaisseau de Villeurbanne, engagé dans une opération de restructuration depuis un an et demi. Avec l’inauguration du Petit théâtre qui prend le nom de Jean Bouise, le plus grand chantier de rénovation d’un théâtre en France après celui de l’Odéon, et le plus important en région (32 M € de travaux), franchit une étape importante.

Centre de création
Aux côtés de la rénovation de la grande salle, cette nouvelle construction d’une salle de spectacles de 250 places (ainsi que de deux salles de répétition, de locaux de stockage et d’un espace atelier) répond à un besoin d’être un lieu de fabrique du théâtre, selon les mots de son directeur Christian Schiaretti, qui en revendique le côté artisanal (ainsi l’atelier couture-buanderie et teinturerie). Mais l’objectif principal de ce projet d’extension du TNP est de construire un véritable centre de création et de rassembler sur un même lieu une salle modulable de plus de 400 m2, des espaces publics, et des salles de formation et de répétition pour les artistes.

Jacques Vincey présentera une « Madame de Sade » signée Mishima

Le maître des lieux rappelle ainsi la présence essentielle de comédiens au cœur du théâtre abritant une troupe permanente, trop souvent absente des scènes publiques. Suivant un fil rouge sur les contes et modernités, la saison 2009/10 sera en phase avec des sujets contemporains et de société. Après l’ouverture de saison sur une création de Nada Strancar, actrice fidèle de Christian Schiaretti ayant troqué son rôle de comédienne et de chanteuse contre celui de metteuse en scène, Joël Pommerat viendra présenter Les Marchands début novembre. L’auteur-metteur en scène, qui ancre son théâtre dans l’environnement politique, sociétal, culturel de la France d’aujourd’hui, reviendra d’ailleurs en mai avec Je tremble (1 et 2). Les Marchands, pièce présentée au Festival d’Avignon en 2008, est un spectacle onirique et poétique sur un sujet tristement contemporain, le chômage : poème sur ceux qui se perdent en perdant leur travail et sur ceux qui pensent avoir de la chance lorsqu’ils ont du travail (du 4 au 8 novembre).
La saison se partage entre le Studio 24 (650 places) et ce nouveau plateau où Christian Schiaretti présentera ensuite, après l’Odéon à Paris, sa nouvelle création : Philoctète de Jean-Pierre Siméon, poète associé au TNP. Une variation à partir de Sophocle avec Laurent Terzieff, Johan Leysen, et les jeunes acteurs de la troupe du TNP. Il s’agit d’un épisode de la guerre de Troie, quand Ulysse est chargé de récupérer l’arc et les flèches d’Héraclès, nécessaires à la victoire. Mais l’arme et ses munitions sont en possession de Philoctète, héros lâchement abandonné par Ulysse et son équipage sur une île déserte, il y a dix ans, à cause d’une vilaine blessure au pied, gangrenée, dont l’odeur leur était insupportable… Sur fond de détresse et de solitude, d’abandon et de trahison, Laurent Terzieff incarne ce héros, seul oublié de tous, portant sur l’humanité un regard d’une féroce lucidité (du 18 novembre au 23 décembre). En fin d’année, le comédien et metteur en scène Marcel Bozonnet présentera Baïbars, le mamelouk qui devint sultan. La vraie vie de Baïbars, au XIII° siècle, a tout d’un conte, et la transmission populaire arabo-musulmane l’a enjolivé, comme Les contes des mille et une nuits. Un grand morceau de la littérature arabo-musulmane, qui par son ampleur, fait penser aux romans médiévaux comme celui du Graal, par exemple. L’ancien sociétaire et administrateur de la Comédie-Française réunit autour de ce projet une équipe artistique aux nationalités diverses : algérienne, tunisienne, française, syrienne et libanaise. En effet, le souhait de cette entreprise artistique est, selon l’expression de Abdelwahab Meddeb, de constituer une scène commune de la culture mondiale qui intègre l’héritage culturel arabo-musulman (du 16 au 23 décembre).

Bush, Blair et Molière
André Engel viendra en janvier avec La petite Catherine de Heilbronn, la pièce romantique et populaire de Heinrich von Kleist, un très beau conte qui révèle un authentique théâtre populaire où les niveaux de lecture sont multiples, ouverts à tous, avec Tom Novembre, Bérangère Bonvoisin, Evelyne Didi à l’affiche.

Michel Vinaver
© Ted Paczola

La volonté d’alterner théâtre de répertoire et la découverte d’esthétiques particulières, et le travail avec des metteurs en scène en compagnonnage s’illustre ensuite avec Jacques Vincey qui présente une Madame de Sade signée Mishima. L’auteur japonais, admirateur de la Révolution française, se plait à scruter, en pleine période des Lumières, la figure d’un marquis de Sade repoussant toujours plus loin les limites de la liberté individuelle, et les gouffres obscurs ouverts par l’épanouissement des désirs, dont l’actualité reste toujours aussi problématique (20 au 31 janvier). On restera encore au Pays du Soleil Levant avec une adaptation japonaise de la version écourtée de Michel Vinaver de Par-dessus bord. Après la création et le succès que l’on sait de cette œuvre la saison passée, l’occasion de revenir à cette épopée du capitalisme revue et corrigée en 2008 dans le Japon d’aujourd’hui par l’une de ses figures les plus reconnues du théâtre contemporain (1er au 5 février).
Benjamin Lazar fait partie également des metteurs en scène dont on découvrira l’univers dans L’autre monde de Savinien de Cyrano de Bergerac, fantaisie verbale autour d’un acteur et de deux musiciens, adaptée du poète et libre-penseur du 17ème siècle qui a inspiré Edmond Rostand pour créer le personnage de Cyrano (4 au 12 février). En février également, Denis Podalydès se met en scène dans Le Cas Jekyll de Christine Montalbetti, et en mars Stuff happens, dont les principaux protagonistes se nomment Bush Blair, Powell, Villepin, une pièce de David Hare, se transforme en plateau géopolitique quelque part entre le 11 septembre 2001 et la guerre en Irak. Stuff happens : ça arrive, est la réponse de Donald Rumsfeld, secrétaire américain de la défense, alors qu’on lui demande une réaction sur les pillages et les saccages que déclenche la conquête de Bagdad… Entre temps le rideau se sera levé sur une grande œuvre du répertoire, drame romantique, tragédie humaine et politique : Lorenzaccio de Musset, mise en scène par Yves Beaunesme (3 au 7 mars).
De Christian Schiaretti, les spectateurs auront le plaisir de voir l’intégrale des sept comédies de Molière par la troupe du TNP : un marathon Molière, trois fois en avril. Avant que la saison ne se boucle sur un projet autour du comédien Johan Leysen qui, après l’Ulysse de Philoctète incarnera le philosophe Wittgenstein. Pendant les travaux, la saison est continue !

Christine Ramel

Théâtre National Populaire, www.tnp-villeurbanne.com

Voir en ligne : Théâtre National Populaire Lyon-Villeurbanne