Berlin : Chambardements en perspective

, par  Eric POUSAZ , popularité : 5%

Le paysage lyrique berlinois est toujours en chantier. Après les longues années d’incertitude causée par l’éventuelle fermeture d’une de ses trois institutions, commence maintenant une longue période de transition liée cette fois aux inévitables travaux de réhabilitation dont doivent être l’objet les salles du Staatsoper et, dans trois ans, du Komische Oper.

Staatsoper
Pour trois ans, l’Opéra d’Etat n’est plus logé en bordure de l’allée Unter den Linden car le bâtiment doit être entièrement refait pour retrouver son lustre d’antan et une acoustique digne de ce nom. La ville de Berlin a alors décidé de transformer le Schiller Theater, une ancienne salle réservée au théâtre parlé pendant les années de partition de la ville, en véritable salle d’opéra avec fosse et perfectionnements scéniques qui permettent même d’envisager une nouvelle production de L’Anneau du Nibelung… Le seul problème est celui de la jauge : avec un peu plus de mille spectateurs seulement, il est difficile de rentabiliser les projets trop audacieux car il est impossible d’exiger un sacrifice financier trop important aux spectateurs habituels de l’opéra. Pour augmenter la difficulté de ce déménagement, l’ancien directeur a quitté sa fonction avec fracas il y a un peu plus d’un an. Après un court intérim, Jürgen Flimm a accepté de raccourcir son mandat de Directeur du Festival de Salzbourg pour venir en aide à cette troupe passablement chahutée ces derniers mois.
Malgré tous ces problèmes, la première saison est formidablement séduisante au plan artistique et voit même son nombre de nouvelles productions augmenter sensiblement.

Staatsoper, « Metanoia »
© Monika Rittershaus

Le théâtre ouvre ses portes début octobre avec la création mondiale de Metanoia qui dirige Daniel Barenboim en personne et qu’aurait dû mettre en scène l’artiste récemment décédé Christoph Schlingensief. Dans la distribution, prestigieuse, on relève les noms d’Annette Dasch, Graham Clark, Alfred Reiter et Sebastian Holecek. Suivront deux courts ouvrages de Salvatore Sciarrino ( Infinito Nero ) et de Peter Maxwell Davies ( Miss Donnithorne’s Maggot ) confiés au metteur en scène Michael von zur Mühlen. Le théâtre propose ensuite, dès le 7 octobre, le transfert à Berlin de la nouvelle production de L’Or du Rhin donnée à Milan au printemps dernier. La distribution est sensiblement la même qu’à la Scala (Hanno Müller Brachmann, Katharina Kammerloher, Anna Larsson, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke…) alors que les décors de Tim van Steenbergen et la mise en scène de Guy Cassiers restent bien sûr de la partie. Les mêmes réalisateurs seront en charge de la nouvelle Walkyrie dont la première est fixée au 17 avril en ouverture du traditionnel festival de Pâques avant que le spectacle ne soit transplanté à Milan. Parmi les chanteurs, on relève la Brünnhilde d’Irène Theorin, déjà entendue à Bayreuth dans ce rôle et le Wotan de René Pape ; Simon O’Neill sera Siegmund, Anja Kampe Sieglinde et Mikhail Petrenko Hunding.

Staatsoper, reprise du « Cosi fan tutte » due à la cinéaste Doris Dörrie.
© Monika Rittershaus

En décembre, Ingo Metzmacher dirigera la première du Rake’s Progress de Stravinsky que mettra en scène le sulfureux Krzysztof Warlikowski avec la participation de Anna Prohaska en Anne Trulove, Florian Hoffmann en Tom Rakewell et Gidon Saks en Nick Shadow. Puis, en janvier, ce sera au tout des Exercices du silence qu’a composés Brice Pauset pour voix, piano et support électronique.
Antigone de Tommaso Traetta sera la seule contribution au répertoire baroque ; elle sera dirigée par René Jacobs et mise en scène par Vera Nemirova, une artiste dont les travaux sont généralement discutés avec âpreté à l’entracte. Veronica Cangermi, Bejun Mehta et Kurt Streit devraient en tous les cas assurer le succès vocal de l’entreprise (dès le 30 janvier).
El Cimarron de Henze sera donné sept fois en février et mars dans une réalisation de l’Ensemble Quillo avant un nouveau Wozzeck confié à Daniel Barenboim pour la musique et Andrea Breth pour la mise en scène. Roman Trekel sera le héros torturé par l’infidélité de sa Marie, alias Nadja Michael.
La saison se poursuivra en juin sur une nouvelle production pour le moins étonnante dans ce contexte : Candide de Leonard Bernstein fera en effet son entrée au répertoire avec notamment l’inusable Anja Silja en Vieille Dame ; le rôle titre sera incarné par Leonardo Capalbo alors que Maria Bengtsson, qui a longtemps fait les beaux soirs de l’Opéra comique, sera sa Cunégonde (dès le 24 juin)

Staatsoper, reprise du « Barbier de Séville » réglé par Ruth Berghaus
© Monika Rittershaus

En juillet, l’opéra Tri sestri de Eötvös sera donné dans le cadre du festival de fin de saison en parallèle au spectacle conçu par la chorégraphe Sasha Waltz sur l’opéra Matsukaze du compositeur japonais Toshio Hosokawa sur un sujet emprunté à un des grands classiques du théâtre Nô avec Charlotte Hellekant dans le rôle principal.
Trois opéras pour enfants ( Le Chat botté de Cesare Cui, Eisenhans d’après un conte de Grimm de Ali N. Askin, et Schnittstelle Figaro sur une idée de Rainer Brinkmann et Max Schumacher ), Le Tribun , un nouvel ouvrage de Maurizio Kagel et un spectacle Satie complètent une des affiches les plus riches qui soient.

Parmi les reprises, signalons l’inusable Barbier de Séville réglé par la regrettée Ruth Berghaus (dès novembre) La Flûte enchantée qu’August Everding a mise en scène dans les décors dessinés par le célèbre architecte Schinkel pour la création berlinoise (dès novembre) ; notons encore un grandiose mais controversé Don Carlo (mis en scène par Philipp Himmelmann) en mai, la fameuse mise en scène irrespectueuse de Cosi fan tutte due à la cinéaste Doris Dörrie (mai également) et la superbe Elektra avec Evelyn Herlizius donnée en juin.

Pour plus de renseignements : http://www.staatsoper-berlin.de/ 

Deutsche Oper
Contrairement à son éternel rival, qui sera pour trois saisons logé à moins de cinq cent mètres de sa scène, l’Opéra Allemand a prévu une saison plus classique pour ce qui est des nouvelles productions. Après une version de concert d’ Adriana Lecouvreur donnée en ouverture de saison avec la complicité d’Angela Gheorghiu et Jonas Kaufmann, Don Giovanni aura enfin les honneurs d’une nouvelle production qui remplacera celle qui avait été donnée lors du gala d’ouverture de la salle en automne 1989. Ildebrando D’Arcangelo endossera le costume du séducteur qu’il incarnera également dans une nouvelle mise en scène à Vienne avant de laisser sa place à Michael Volle (également présent dans ce rôle à Zurich). Erwin Schrott sera Leporello, en alternance avec Alex Esposito (aussi à Vienne) Yosep Kang sera Don Ottavio, Ruxandra Dunose Donna Elvira (alternant avec Nicole Cabell), Marina Rebeka Donna Anna et Martina Welschenbach Zerlina. La direction est confiée à Roberto Abbado et la mise en scène à Roland Schwab (dès le 16 octobre).

Deutsche Oper, reprise de « Tannhäuser »
© Matthias Horn

Ensuite, l’Opéra Allemand monte ses premiers Troyens en version intégrale française sous la direction de Donald Runnicles, son nouveau directeur général de la musique. Ian Storey, Kate Aldrich et Petra Lang occuperont les premières places dans ce spectacle conçu par David Pountney. Une rareté de Richard Strauss, L’Amour de Danaé sera jouée entre le 23 janvier et le 7 avril dans une production signée Kirsten Harms, directrice de la maison en partance à la fin de la saison. L’ouvrage, plutôt indigeste, est fort rarement monté. Mark Delavan, Burckhardt Ulrich et Manuela Uhl s’attaqueront à ces rôles lourds dont il n’est pas facile de triompher sous la direction d’Andrew Litton.
Un nouveau Tristan und Isolde dirigé par David Runnicles et mis en scène par Graham Vick verra le couple Peter Seiffert et Petra Maria Schnitzer incarner les héros tragiques alors que Kristinn Singmundsson et Jane Irwin seront le Roi Marke et Brangäne.
La saison s’achèvera avec une nouvelle production de Samson et Dalila de Saint Saens qui permettra à José Cura de présenter un de ses rôles fétiches aux Berlinois face à la Dalila de Vesselina Kasarova et au Grand Prêtre de Laurent Naouri (mise en scène : Patrick Kinmonth) et une reprise de la mise en scène qu’a signée Robert Carsen de Macbeth de Verdi (spectacle présenté à Genève il y après de dix ans…)
Parmi les reprises, signalons un cycle d’ouvrages rarement joués donnés dans le cadre d’un cycle intitulé “Opéras de la révolution“ et comprenant : Germania de Franchetti, Andrea Chénier de Giordano, Marie Victoire de Respighi et Dialogues des Carmélites de Poulenc joués en une série compacte entre janvier et février 2011. Parmi les autres moments phares : un superbe Tannhäuser dès décembre, Otello de Verdi dès janvier, Ariadne auf Naxos en mars et Turandot en juin… 


Pour plus de renseignements : http://www.deutscheoperberlin.de 

Komische Oper, « Maîtres Chanteurs de Nuremberg »
© Monika Rittershaus

Komische Oper
L’institution n’a pas été épargnée par les coups de théâtre avec la démission fracassante du chef attitré succédant au scandale de la nouvelle production de Fidelio dont il a été fait état dans ces colonnes. Patrick Lange, chef bien connu des Genevois qui l’ont entendu diriger l’Orchestre de chambre pendant quelques saisons, le remplacera dès le spectacle d’ouverture que s’est réservé le directeur de la maison Andras Homoki. Il s’agit des Maîtres Chanteurs de Nuremberg de Wagner, un spectacle presque trop lourd pour ce théâtre à l’infrastructure assez légère mais qui a déjà connu une longue série de représentations sous une direction précédente (dès le 26 septembre). Point de vedettes ici, comme dans tout le reste de la saison car les distributions sont astreintes à chanter leurs rôles en allemand… De fait, ce sont surtout les metteurs en scène qui attirent l’attention dans un théâtre qui se destine à jouer d’abord la carte du drame avant celle de la musique.

Komische Oper, « La reine des neiges »
© Iko Freese

Suivra une des rares productions de La reine des neiges de Pierangelo Valtinoni, à l’affiche dès le 24 octobre. Après l’inusable opérette de Benatzky L’Auberge du cheval blanc donnée dès le 28 novembre, viendra le tour d’une nouvelle Russalka de Dvorak que dirigera Patrick Lange et dont la mise en scène sera signée du directeur désigné de l’institution, Barry Kosky, qui remplacera Andras Homoki dès 2012 lorsque celui-ci prendra ses fonctions à Zurich… Salomé de Strauss (dès le 10 avril), Idomenée de Mozart (dès le 14 mai) et Dialogues des carmélites (dès le 26 juin) complètent la ronde des premières. Bien entendu, le fameux cycle Mozart reste au programme et mérite amplement le détour, de même que certaines productions phares comme : Armida de Gluck, La Bohème de Puccini, La traviata de Verdi ou la Lady Macbeth de Chostakovitch.

Pour plus de renseignements : http://www.komische-oper-berlin.de 

Eric Pousaz