Entretien : Fortunato Ortombina

, par  Françoise-Hélène BROU , popularité : 8%

La saison 2010-2011 du Teatro la Fenice vient de démarrer. La programmation compte 96 spectacles tous genres confondus, dont 12 opéras, 14 concerts symphoniques, 3 ballets, des projets spéciaux dont les manifestations pour le 150ème anniversaire de l’Unité italienne, des collaborations avec le Festival international de musique contemporaine de Venise.

Une saison dense et riche éclairée par de prestigieuses contributions artistiques. Le Maestro Fortunato Ortombina, directeur artistique de l’institution, nous livre ses réflexions sur ce programme ambitieux.

Le dernier opéra de l’année 2010 et le premier de 2011 sont des œuvres contemporaines : l’une, au mois de décembre 2010 en première représentation absolue, est Il Killer di parole (Le Tueur de Mots), d’après une idée de Daniel Pennac et de Claudio Ambrosini, livret et musique de Claudio Ambrosini ; et l’autre au mois de janvier 2011 est Intolleranza 1960 de Luigi Nono, une action scénique (opéra) en 2 actes et 11 tableaux, d’après une idée d’Angelo Maria Ripellino. Pouvez-vous nous expliquer ce choix et les raisons qui vous ont amené à programmer ces œuvres successivement ?
Fortunato Ortombina  : L’idée de monter successivement deux oeuvres lyriques de musique dite contemporaine m’a semblé pertinente afin d’offrir au public l’opportunité de réexaminer l’idée ou le ou concept de « contemporain », ce qui est aussi une façon de reconsidérer sa relation au temps. Car à y regarder de plus près nous avons affaire à une œuvre du 20è siècle, celle de Luigi Nono, et une œuvre du 21ème siècle, celle d’Ambrosini. Cela signifie que le système de temps contemporain se subdivise à son tour et que, sur le plan historique, ces époques sont très différentes à tout point de vue. Il n’est donc pas inutile de faire un peu de lumière sur cette époque contemporaine où tout se passe très vite.

Il est vrai que les concepts de modernité et contemporanéité sont des notions aussi fluctuantes qu’éphémères. Ainsi, au fur et à mesure que le temps s’écoule, des œuvres alors contemporaines se voient-elles reclassées dans la catégorie des modernes. Les critères de ces glissements restent toutefois assez mystérieux.
En effet, Rigoletto ou La Traviata sont des œuvres qui, aujourd’hui, sont encore absolument modernes, pas moins que des œuvres très récentes c’est-à-dire contemporaines. Mais il y a aussi de nombreux facteurs socio-culturels qui influent sur la question de la modernité. Par exemple Rigoletto, premier grand chef-d’œuvre de Verdi, a été créé en 1851 à La Fenice. Le sujet hautement controversé de la vie dissolue d’un noble, mettant en évidence les tensions sociales de l’époque, n’aurait probablement jamais pu être donné en première représentation à la Scala de Milan, en raison de la forte présence des occupants autrichiens. Ce n’est qu’après le succès de Venise que Rigoletto a été présenté à Milan. Le même scénario s’est produit pour La Traviata ; malgré le réalisme si peu conventionnel de l’œuvre, le public lui réserve un accueil mitigé à la Fenice, puis triomphal au Théâtre San Benedetto, toujours à Venise. Succès aussitôt suivi de créations sur toutes les scènes italiennes et internationales.

Vous voulez dire que Venise est une ville qui accueille mieux l’esprit de la modernité ou de la contemporanéité ?
Oui. c’est un peu cela. Venise est réputée, au cours de toute son histoire, pour être le lieu de la nouveauté, des expérimentations. Cette caractéristique historique vient de sa traditionnelle autonomie par rapport aux pouvoirs de Rome ou de Milan. Au 19ème siècle, l’influence autrichienne est plus forte à Milan qu’à Venise. C’est aussi pourquoi, plus tard, le gouvernement central a décidé d’installer à Venise les grandes manifestations d’art contemporain comme la Biennale, la Mostra, le festival de musique contemporaine, car cette ville a objectivement une aptitude à la modernité. Enfin la présentation de ces deux opéras contemporains est aussi une espèce de test sur la contemporanéité afin de clarifier, peut-être, la notion de théâtre musical dont la conception a bougé au cours de ces dernières décennies et qui recouvre des réalités différentes suivant les pays.

2011 est l’année du 150ème anniversaire de l’unité de l’Italie, cette date a certainement joué un rôle dans votre programmation. Pouvez-vous nous dire comment cet événement historique important trouve son expression dans les spectacles présentés au public ?
L’inauguration de la saison 2011 avec Intolleranza 1960 de Luigi Nono, qui traite de l’histoire de la période d’après l’Unité, en constitue un aspect important et annonce en quelque sorte cet anniversaire qui sera marqué par bien d’autres manifestations musicales. Ayant pour sujet l’histoire d’un émigrant aux prises avec l’oppression fasciste, Intolleranza 1960 fut écrit en protestation contre les politiques impérialistes, la guerre, la torture, le fanatisme, l’exploitation de la classe ouvrière et les injustices sociales. Ce discours sur l’émigration intéresse la société italienne à plusieurs titres ; d’abord parce que les ressortissants de ce pays ont émigré massivement dans de nombreux pays au cours de l’histoire moderne, ensuite parce qu’aujourd’hui l’Italie est devenue un objectif d’immigration pour de nombreux ressortissants étrangers. Cette œuvre concentre donc un nombre de problématiques particulièrement actuelles, mais c’est aussi un hommage à Luigi Nono, disparu voici maintenant exactement 20 ans, et qui reste l’un des compositeurs les plus importants du 20ème siècle.

« L’Elisir d’Amore »
© Michele Crosera

La crise économique entraîne des réductions de budgets et de subventions, notamment dans le secteur de l’art lyrique en Italie. Comment ressentez-vous ces évènements, et comment pouvez-vous dans ces conditions présenter une programmation de haute qualité ?
Il s’agit non seulement de sauver la programmation mais plus encore de sauver la musique, qui est écrite pas seulement pour les musiciens mais pour l’humanité entière. Les financements octroyés par l’État servent à payer les coûts de structure, les cachets des artistes sont financés par la vente des billets. Donc le calcul est simple, il faut d’une part produire plus de spectacles et d’autre part augmenter le prix des places.

Mais comment produire plus tout en maintenant la qualité ?
Cette saison nous produisons en tout 96 spectacles (musique lyrique, symphonique, ballet, projets spéciaux, collaborations, n.d.l.r.), soit 52% en plus que l’année précédente. Il s’agit d’un exercice d’équilibre très délicat. Car il y a opéra et opéra, des œuvres aux coûts de production très élevés, comme le Saint François d’Assise d’Olivier Messiaen, près de six heures de musique, huit tableaux scéniques différents, deux cents musiciens. Il y ensuite des œuvres très populaires et d’autres moins connues, puis le box office c’est-à-dire le marché des chanteurs et des chefs, il est impossible actuellement, avec nos budgets, de s’offrir de grandes stars par exemple pour un Tristan de Wagner. Il faut trouver la bonne combinaison, le bon équilibre entre ces divers paramètres tout en conservant à l’esprit l’objectif principal : que le spectateur ressente des émotions en assistant à un spectacle. Le meilleur moyen pour y parvenir est une excellente connaissance du répertoire. Cela étant, la crise permet aussi des expérimentations intéressantes, comme la découverte de nouveaux talents. Il existe beaucoup de jeunes artistes très prometteurs qu’il devient ainsi possible de faire travailler.

Propos recueillis par Françoise-Hélène Brou

Voir en ligne : Teatro La Fenice

Publié dans Scènes Magazine no. 227