Thonon-Evian : Eclectisme

, par  Firouz Elisabeth PILLET , popularité : 26%

La saison 2010-2011 de la Maison des Arts Thonon-Evian affiche une programmation diversifiée et bigarrée, prônant l’éclectisme cher à son directeur. Au programme, théâtre, marionnettes, danse, concerts classiques, musiques d’ici et du Monde. Rencontre avec le maître des lieux, Thierry Vautherot.

Quels sont les temps forts de cette nouvelle saison ?
Quand on crée une saison, on aimerait pouvoir parler de chacun des spectacles qui la compose. Comme le disait Matthias Langhoff dans le livre projet qu’il avait réalisé pour la Comédie de Genève, un directeur de théâtre doit assumer pleinement et défendre chaque spectacle qu’il propose sur son plateau ; j’en fais mon credo. Mais si je dois parler de certains temps forts pour cette saison 2010-2011, je mentionnerais d’abord deux festivals : le festival Jazzcontreband, et le Festival « les Courants d’Air ». Dans le cadre du Festival transfrontralier Jazzcontre Band, nous accueillons Mike Stern, guitariste, et Didier Lockwood, violoniste, accompagnés par Alain Caron, à la basse et Lionel Cordew, à la batterie. Avec ce premier concert de jazz de la saison, l’Espace M. Novarina est le théâtre d’une rencontre entre deux musiciens brillants qui ont accompagné Miles Davis.

Molly Johnson
by Andrew McNaughtan

Puis, nous avons le plaisir de recevoir Molly Johnson dans la Grange au Lac, à Evian ; parmi les chanteuses qui représentent bien le brassage des genres musicaux d’aujourd’hui (Diana Krall, Madeleine Peyroux, Mélody Gardot, Norah Jones...), la Canadienne Molly Johnson occupe une place de choix par son élégance, la maturité de ses interprétations et sa profondeur, en un mot, sa savoureuse incarnation.
Quant au Festival « Les courants d’Air », consacré à la chanson francophone, et qui se déroule dans les salles comme hors des salles, il nous permet d’accueillir en février Art Mengo qui, avec sa voix au timbre chaud et son élégante mélancolie, parcourt, depuis vingt ans, la scène musicale française en toute discrétion, puis le guitariste, compositeur et chanteur, l’élégant Bertrand Belin, et enfin Naïf, artiste éclectique qui écrit ses textes en mélangeant de façon subtile l’italien, le français et l’anglais et associe le provocant, le subversif et le romantisme.

Et dans cette programmation, vos coups de cœur ?
Je citerai quatre coups de cœur : le premier, une adaptation de la Flûte enchantée , donnée par Emanuel Schikaneder avec Ensemble Kontraste Thalias Kompagnons. Le spectacle, qui associe huit musiciens, un contre-ténor chantant tous les rôles de Sarastro à la Reine de la Nuit, et deux marionnettistes, est interprété en allemand, avec une version originale sous-titrée en français. Plus courte que l’œuvre originale, cette Flûte enchantée est une manière originale, pétillante et pertinente, ludique qui s’adresse aussi au jeune public.
Le second est le Pinocchio de Joël Pommerat, accueilli la saison dernière au Forum de Meyrin. Estampillé “A voir en famille“, ce spectacle est un ravissement pour tous quel que soit notre âge. Avec une belle écriture et un art raffiné du spectacle, Joël Pommerat, que nous avions reçu avec Grâce à mes yeux il y a plusieurs années, a fait de Pinocchio un récit initiatique d’aujourd’hui. Le pantin est un enfant de notre époque, avec ses propres codes, son propre langage, dénonçant les travers de notre société : la violence, le culte de l’image, la pauvreté.
Le troisième, Habit(u)tion , d’Anne-Cécile Vandalem, dont nous avions présenté Hansel et Gretel en 2009. Habit(u)ation est un voyage vers l’inconnu, hors des références habituelles du théâtre. Une histoire fantastique qui s’ancre profondément dans la réalité humaine, un travail scénique qui fait appel à tout ce qui peut, sur un plateau, nous faire larguer les amarres de notre quotidien rationnel. Il s’agit ici du second volet d’un triptyque dont nous avions déjà accueilli le premier volet, Self Service.

« Dialogue d’un chien avec son maître » de Jean-Marie Piemme

Enfin, le quatrième, Dialogue d’un chien avec son maître sur la nécessité de mordre ses amis , dans un texte de Jean-Marie Piemme, et une mise en scène de Philippe Sireuil, du Théâtre National de la Communauté Française de Belgique. Un chien errant au grand cœur cherche un maître d’adoption. Il jette son dévolu sur Roger… « Un duo d’acteurs étonnants, percutants. Un véritable numéro de duettistes pour ces deux comédiens qui incarnent le chien et son maître et qui abordent et dégomment une série de thèmes tant philosophiques que politiques. »


Comment se porte le paysage culturel à Thonon ? Arrivez-vous à défendre l’éclectisme qui vous est si cher ?
Il est vrai que le paysage culturel et artistique est extrêmement riche dans une petite ville comme Thonon. Mais comme partout actuellement, nous faisons face à des restrictions qui viennent du conseil général. A long terme, ces coupes budgétaires peuvent mettre notre capacité d’accueil. On ne sait pas de quoi sera fait l’avenir, le paysage demeure opaque. J’accorde mon entière confiance à certains projets qui sont en cours de création mais dont je connais la qualité pour avoir accueilli la Compagnie il y a quelques années. C’est la raison pour laquelle je suis très impliqué dans la vie culturelle et artistique de la région Rhône-Alpes, en y incluant la suisse romande. Nos échanges avec la Suisse sont très nombreux. Je suis pour ma part président du groupe des 20 (un réseau qui regroupe 23 Théâtres de Ville de Rhône-Alpes) et membre du Pool des Théâtres romands. Mais nous avons trois salles, deux à Evian et une à Thonon ; nous proposons trois festivals – Montjoux festival, Les Chemins de traverse, les Courants d’Air – en plus de JazzcontreBand, donc notre offre de spectacles touche tout le Chablais, soit quelques 60 00 personnes.
Je suis aussi membre des Colporteurs, avec Le Poche de Genève, Château rouge à Annemasse ; nous organisons des transports pour nos spectateurs qui peuvent ainsi aller voir des pièces dans les théâtres partenaires, lors de manifestations organisées. Suivant cette même logique, j’essaie d’être actif dans le rapprochement avec la région lémanique afin que les artistes puissent s’exprimer comme si il n’existait pas de frontières.

Quelques questions plus personnelles alors que vous nous quittez …Quel est votre livre de chevet actuellement ?
J’aime beaucoup l’acte de lire, je me régale dans la lecture. J’adore les classiques come Marivaux, Molière, Falk Richter, et j’ai une affection particulière pour les auteurs de la Caraïbe française et espagnole, comme Garcia Marquez. Comme chaque année depuis vingt-ans ans, je vais au Festival d’Avignon et au Festival Chalon dans la Rue. J’avoue que j’ai fait peu de découvertes à Avignon cette année mais j’ai découvert les œuvres de Falk Richter, comme Unter Eiss /Sous la glace, ou les œuvres de Allan Bennett. En ce moment, je lis L’insomnie des étoiles, de Marc Dugain, ou La Mise à nue des époux Ransome, d’Allan Bennett.

Firouz-Elisabeth Pillet

Voir en ligne : Maison des Arts Thonon-Evian