Notules CD - SM 207
Article mis en ligne le octobre 2008
dernière modification le 28 octobre 2008

par Bernard HALTER, Catherine FUCHS

Coup de projecteur sur des productions locales : cinq nouveautés du disque méritent le détour !

TELEMANN, BUXTEHUDE, BACH
German baroque cantatas
Gli Angeli Genève, dir. Stephan Macleod
Vivarte, Sony classical 88697225032 / 71’44

Stephan Macleod

Le public genevois connaît bien désormais cet ensemble, Gli Angeli, fondé et dirigé par la basse Stephan Macleod il y a quelques années. Son but ? L’intégrale des cantates de Bach, rien moins que cela ! Il faut dire que les musiciens choisis par le chanteur sont tous à la hauteur de cette ambition, plusieurs "stars" du baroque y côtoient d’excellents interprètes formés dans la région, et le mélange fonctionne à la perfection. Le disque en question réunit quelques cantates données en public durant les dernières saisons ; si la part du lion revient à Bach, ses contemporains ne sont pas oubliés : l’effort d’originalité de cet ensemble est à souligner, même si Telemann fut en son temps préféré à tous ses rivaux, il est aujourd’hui beaucoup moins joué que le cantor, surtout en ce qui concerne la musique religieuse, et c’est un tort.
La cantate proposée ici (Du aber Daniel, gehe hin) est un vrai chef-d’œuvre ; cantate funèbre, à la gravité saisissante, elle nous donne, entre autres, l’occasion d’apprécier la délicatesse du jeu du hautboïste Marcel Ponseele. Il faudrait aussi citer l’étonnant lamento pour alto et cordes de Johann Christophe Bach (un cousin !), magnifiquement interprété par Pascal Bertin, sans oublier, bien sûr, le fondateur de l’ensemble qui donne une très belle version, toute d’intériorité, de la cantate 82 (Ich habe genug) de Bach (Jean-Sébastien cette fois-ci). Ajoutons encore la grande qualité des commentaires explicatifs, dus à la plume de Manolis Mourtzakis, et vous comprendrez pourquoi il vous faut tout de suite courir chez le disquaire le plus proche !

LE CLAVECIN DES ANGES
Froberger, Couperin, Sweelinck, Bach
Patrick Montan : clavecin
Swiss Music Factory 1043 / 70’01

Encore des anges, mais dévolus entièrement au clavecin cette fois-ci. Magnifique pièce d’ailleurs que cet instrument de Ioannes Ruckers, daté de 1624 et conservé au musée de Colmar depuis 1980 ; restauré dans l’atelier des Tempéraments inégaux sous la responsabilité de Christopher Clarke, il permet à l’auditeur de se faire une bonne idée de l’accord qui prédominait alors, avant l’égalisation du tempérament. Le résultat est assez déroutant.
Cela dit, l’oreille se fait peu à peu à ces tiraillements qui confèrent une sorte d’étrangeté aux œuvres réunies sur ce disque par le talentueux claveciniste lausannois, Patrick Montan. Son jeu agile, sans rubato excessif, souligne avec délicatesse le caractère propre à chaque pièce puisqu’il est vrai (comme l’explique très clairement le musicologue Brenno Boccadoro dans le livret) qu’un des traits principaux de la musique baroque réside dans l’exploration et la catégorisation des émotions. Dissonances, chromatismes, la mélancolie surtout a trouvé ici des moyens d’expression à la hauteur de ses tourments, entre épanchement et rigueur.

PHILIPPUS DE MONTE
Motets, madrigals & chansons
Ensemble Orlando Fribourg, dir. Laurent Gendre
Claves 50-2712 / 51’17

D’origine flamande, Philippus de Monte sera maître de chapelle à la cours impériale de Vienne pendant trente-cinq ans, entre 1568 et 1603, date de sa mort. Ami de Lassus, il est un des grands représentants de la dernière période de la polyphonie franco-flamande ; ses œuvres reposent sur un contrepoint extrêmement riche (toutes les voix sont d’égale importance) et se signalent par un très grand respect du texte. De Monte composera près de mille madrigaux italiens, genre par excellence où se révèle l’étroitesse des liens entre poésie et musique. Quatre de ces madrigaux sont présentés sur ce disque, ainsi qu’un choix varié de motets et de chansons françaises.
L’ensemble Orlando propose une interprétation soignée et plaisante de cette œuvre aujourd’hui injustement méconnue. Sous la conduite de Laurent Gendre, les chanteurs, accompagnés ou non de sacqueboutes, alternent différentes combinaisons qui vont de la voix soliste au chœur à douze voix, toujours dans un bel équilibre qui détaille cette musique avec clarté et précision.

ORCHESTRE DES PAYS DE SAVOIE
Britten, Pärt, Liszt, Agobet, Rota
Direction Graziella Contratto
Oxymoron / 72’39

Graziella Contratto

Sous la direction de son chef titulaire, la musicienne suisse Graziella Contratto, l’OPS présente avec ce disque un choix d’œuvres pour cordes du vingtième siècle. La gondole lugubre de Liszt fait seule exception, par sa date de composition, et puisque cette pièce, à l’origine pour piano, est ici interprétée dans une version pour orchestre symphonique ; il s’agit à chaque fois d’enregistrements publics effectués entre 2004 et 2006. Illuminations de Britten, d’après les poèmes de Rimbaud, permettent d’apprécier la voix puissante et la virtuosité de la soprano Marie Devellereau dans une œuvre qui semble considérer la voix comme un instrument davantage qu’un porte-parole : le texte passe donc souvent au second plan, au profit toutefois d’une musique intense et poignante. Belle homogénéité, souplesse des phrasés, solos remarquables (on pense notamment au premier violon dans Britten), ce disque est une bonne vitrine d’un orchestre voisin, fréquemment invité à collaborer avec l’Orchestre de chambre de Genève.
Catherine Fuchs

GIUSEPPE TARTINI (1692-1770)
Sonate a violono solo / Aria del Tasso
Chiara Banchini, violon & Patrizia Bovi, soprano.
ZigZag Territoires ZZT 080502

Voilà des années que l’on assiste à une saturation du marché du disque. Cet état mitigé permet paradoxalement aux labels de taille moyenne de se distinguer favorablement par le truchement de parutions pleinement soignées, originales et porteuses d’un espoir nouveau pour l’édition discographique. ZigZag Territoires a empoigné le problème et Chiara Banchini son archet pour proposer des sonates pour violon seul de Giuseppe Tartini à la lumière des inspirations multiples du compositeur. Tartini a puisé le substrat de ses œuvres chez les poètes classiques tels Tasse et Metastase, ainsi qu’au contact de la tradition populaire, notamment celle du chant des gondoliers.
La violoniste exploite ces éléments en convoquant la voix de la soprano Patrizia Bovi, laquelle intervient sur le disque entre les diverses sonates instrumentales en interprétant des chants d’auteurs inconnus appartenant à cette tradition populaire. C’est avec ravissement que l’on découvre au gré de l’écoute toute la vocalité que Tartini explore dans son univers violonistique. Le livret d’accompagnement se dote, pour chaque œuvre, d’une peinture évocatrice ou de poèmes traduits. Au final, le disque rassemble une musique servie avec autant de science que de sensibilité, invite au voyage et ouvre le mélomane à la peinture. Une réussite qui a au surplus le mérite de s’adresser aussi bien aux spécialistes qu’aux aficionados avides de découvertes.
Bernard Halter