Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris
Paris, Fondation Cartier-Bresson : “Cartier-Bresson meets Walker Evans“

Les clichés du photographe américain Walker Evans dialoguent avec les pellicules américaines de Henri Cartier-Bresson.

Article mis en ligne le novembre 2008
dernière modification le 2 janvier 2009

par Julien LAMBERT

Cartier-Bresson meets Walker Evans. Les réalités sociales sont amères, mais les réjouissances visuelles abondent : deux grands photographes croisent leurs regards noirs et blancs dans les rues fourmillantes de l’Amérique naissante… ou déjà décadente ?

Témoins et artistes
La Fondation Henri Cartier-Bresson dédie ses trois étages de poche aux clichés du photographe américain Walker Evans, en dialogue avec les propres pellicules américaines de son collègue français, réalisées dans les années 1929-1947.

Qualités formelles du reportage
Pas très claire dans sa disposition et la justification des parallèles entre les deux artistes, l’exposition fait apparaître avec d’autant plus d’acuité la similitude entre les œuvres de photographes qui se sont beaucoup admirés et inspirés mutuellement. Celle du Français, qu’on devine aisément captivé par son immersion dans un univers urbain inconnu et fascinant autant que choquant, rappelle un peu plus le souvenir de certains clichés légendaires affichés au sommet de l’édifice, dans son goût pour l’anecdote et les rencontres insolites.

Mais si mendiants, entrepreneurs nouvellement parvenus, marchands et énergumènes en tout genre trahissent la curiosité du voyageur en terre étrangère chez Cartier-Bresson, le même souci ethnographique semble animer Walker Evans dans ses portraits de travailleurs et de familles, toutes appartenances sociales et culturelles confondues. Et bien qu’Evans défende son absence de prétention à l’art, également apparente chez Cartier-Bresson, dont on aura rarement vu des clichés aussi peu apprêtés, les compositions de l’Américain peuvent rappeler certaines productions des avant-gardes, où l’abstrait n’est qu’un hasard concerté. Evans semble donc trop modeste dans son déni de la forme, au vu du parfait alignement de voitures sous la pluie, en contraste avec des arbres irrégulièrement filiformes, capté à Saratoga Springs en 1931.

Noyés dans la ville
Les jeux formels de perspectives et de structures, assimilables au constructivisme d’un Rodtchenko, ne frappent certes pas autant que le sujet des photographies, qui montrent la ville et l’humain comme deux matières équivalentes mais hétérogènes. Tandis que la confusion des têtes d’ouvriers et des pastèques, au Marché français de la Nouvelle-Orléans (Cartier-Bresson, 1947), livre une vision amusée de la déshumanisation consécutive à l’industrialisation, l’abandon visible sur la plupart de ces figures anonymes, perdues dans la fourmilière urbaine, se teinte plus généralement de mélancolie. L’abondance hurlante de l’écrit – affiches, enseignes – dans lequel se fondent ces hommes et femmes muets, participe de ce constat jamais romantique ni forcément subversif.
L’intérêt ethnographique doit donc se doubler pour le public d’une reconsidération de la fonction du photographe, qui revêtait encore à cette époque la casquette d’enquêteur voire d’explorateur, plus souvent que la cape de l’esthète.

Julien Lambert

Exposition jusqu’au 21 décembre, du mardi au dimanche de 13h à 18h30, le samedi de 11h à 18h45, 2 impasse Lebouis (14e).