Théâtre de Carouge
Entretien : Jean Liermier

Jean Liermier évoque sa mise en scène du Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux.

Article mis en ligne le novembre 2008
dernière modification le 8 décembre 2008

par Julien LAMBERT

Dans Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, Sylvia et Dorante prennent tous deux l’habit de leurs valets pour tester leurs amours réciproques. Un « jeu » ? Pas selon Jean Liermier, qui propose plutôt de sonder dans sa mise en scène le conditionnement social qui pousse les héros à s’imposer une telle épreuve.

Sylvia donne en quelque sorte l’enjeu de la pièce, lorsqu’elle dit que le sentiment suscité chez son promis, qui croit être face à une servante, est une victoire de l’amour sur la raison. Mais en vertu du jeu de dissimulation assumé par son promis comme par elle, les maîtres sont malgré tout rassemblés au finale, et Marivaux semble contredire sa démonstration idéaliste…
Il ne faut pas se laisser abuser par le travail qu’entreprend Sylvia sur Dorante, ni par le fait que ce dernier dise être tombé amoureux d’elle pour sa classe, son éducation. Ce qui est passionnant, c’est le travail que Dorante fait sur lui pour lutter contre sa raison en faisant sauter les uns après les autres les verrous qui l’empêchent d’assumer cet amour inconcevable d’une suivante. Il est incroyable que Dorante dise que « le mérite ne dépend pas de la naissance » et espère malgré tout que cet amour convainque son père et la société ; qu’il soit prêt à dire : « tant pis pour l’argent, on mangera des pâtes » ! Marivaux n’était certes pas révolutionnaire. Son coup de théâtre final lui évite de choquer son public en faisant un jeu de ce qui s’est produit. Mais Dorante a néanmoins dit ce qu’il a dit, c’est le principal et c’est un fondement du théâtre. Le corps de la pièce, ce qui s’y dit, compte plus que l’intrigue ou le dénouement, que Marivaux a brossé en deux pages.

Jean Liermier rosse François Nadin sur les répétitions du « Jeu de l’amour et du hasard »
Crédit photo à Marc Vanappelghem

En revanche, ces dialogues qui valent pour leur forme, leurs sous-entendus et non le contenu qui n’est que prétexte, rendent difficile l’identification de personnages.
Mais les personnages sont faits justement de ces sous-entendus et de contradictions : Sylvia traite les hommes d’hypocrites, mais prend elle-même un masque pour le démontrer ! Le geste même du déni de Sylvia, lorsqu’elle éclate en sanglots parce qu’elle aime Dorante mais ne veut pas le reconnaître, fournit une induction de jeu précieuse. Mais Marivaux est au-delà des figures de théâtre hautes en couleur comme Arlequin, il réfléchit sur la nature humaine et pose la question de l’humiliation ressentie par une jeune fille à aimer un homme qui lui est inférieur socialement. De tels dialogues sont bien loin du bavardage, ils racontent même quelque chose d’extrêmement violent sur l’ordre social : cette fille a dû être élevée comme un pitbull ! Dans ce contexte, la langue sert d’exutoire absolument nécessaire pour comprendre ce qui se passe dans ces êtres en crise.

L’origine familiale et sociale des personnages compte donc beaucoup pour vous ? Mais comment transposer ces réalités dans un contexte contemporain qui ne connaît plus les classes ?
Dans ma mise en scène, Sylvia commence la pièce dans un lit d’enfant avec son nounours, pour la finir dans le lit d’un homme : un parcours qu’elle n’accomplit pas seule ! Le jeu qu’elle invente pour tester son promis témoigne en effet de la naïveté d’une jeunesse sous la coupe parentale, sans expérience et nourrie de préjugés. Ce jeu est à la hauteur de sa peur des hommes, comme Dorante a peur des femmes ! La pièce décrit ainsi une épreuve initiatique, d’où les nombreuses portes dont le sol est jonché dans la scénographie de Philippe Miesch. Mais si une telle épreuve est possible, c’est aussi que le temps des parents barbons de Molière, qui forcent leurs enfants à se marier, est révolu. La présence de ce père plutôt libéral, mais toujours surpris par la nouvelle génération qui, comme la nôtre, craint toujours de s’engager, permet d’augmenter l’accessibilité du propos en mesurant une distance. En outre, le père reste un metteur en scène manipulateur, un magicien de contes de fées qui suscite les rencontres et les apparitions, ce qui permet d’entendre la pièce à un niveau plus profond que simplement psychologique. De même, bien que l’ordre financier contemporain puisse remplacer l’ordre social du XVIIIe, les Avanchets se mariant plutôt mal avec Champel aujourd’hui encore, le cadre du conte permet de fuir une transposition trop réaliste. La facture des costumes, celle d’un XVIIIe théâtralisé, renoue également avec la fable, c’est-à-dire ce qui nous touche sans pour autant fournir de consonance directe avec notre réalité : la question centrale de l’amour est donc plus emblématique, viscérale que celle de la société. Le fait d’aimer pose toujours question.

L’amour des promis semble justement s’expliquer uniquement par leur provenance sociale commune…
Même pas. Marivaux ne donne pas de réponse. C’est un coup de foudre. Mais la pièce ne parle pas de la surprise de l’amour, elle demande plutôt ce que fait une jeune personne quand elle est foudroyée, prise par un tel amour. L’énigme est surtout constituée par la torture qu’inflige Sylvia à Dorante en continuant le jeu par amour, alors qu’elle est déjà consciente que son promis se cache sous l’habit du valet. L’amour n’apparaît donc pas ici comme un sentiment sympathique ou béni-oui-oui, mais comme un phénomène plus complexe et paradoxal, qui pousse les amoureux à commettre parfois les pires exactions.

Propos recueillis par Julien Lambert

Jusqu’au 27 novembre, grande Salle François-Simon.
Réservations : 022 343 43 43.