En tournée
En tournée : “Tartuffe“ selon Braunschweig

Malgré sa justesse, la mise en scène de Braunschweig concentre son énergie sur les zygomatiques…

Article mis en ligne le novembre 2008
dernière modification le 8 décembre 2008

par Julien LAMBERT

Mis en scène à Strasbourg puis très bien accueilli à l’Odéon, le Tartuffe mis en scène par Stéphane Braunschweig a tout pour plaire. Drôle, vivace, coloré, il brille même par sa minutie dramaturgique. Mais cette façade irréprochable emprunte un peu de l’hypocrisie du faux dévot pour mieux cacher une certaine inanité de fond à un public trop souvent ravi d’être trompé et rassuré, comme Orgon...

Mis à l’épreuve d’une analyse scrupuleusement dramaturgique, le Tartuffe de Stéphane Braunschweig apparaîtrait probablement sans faille. Orgon (Claude Duparfait), père de famille acharné à affirmer son pouvoir sur les siens, se distingue nettement comme élément central du drame. Installé confortablement sur son fauteuil à roulettes de PDG, ou à l’inverse assiégé par ses interlocuteurs, il occupe à la fois le centre de symétrie des débats et le siège du pouvoir. Son personnage est plus marqué aussi dans l’attitude et dans un ton de pédantisme leste qui lui est propre.
Le metteur en scène a ainsi évité d’exagérer l’influence de Tartuffe (le discret Clément Bresson). Le faux dévot ne jouant en fin de compte que le rôle de révélateur de malaises plus profonds, sa rhétorique tendancieuse déteint même sur les personnages réputés « positifs » de la pièce. La gouaille et l’énergie de Dorine, la suivante (Annie Mercier), véritable force de la nature qui tente de ramener sa maisonnée à la raison, n’a d’égale que la rhétorique et la gestuelle de barreau de Cléante, beau-frère d’Orgon (Christophe Brault), dans cet équilibre de prédicateurs et de pouvoirs affrontés.

« Tartuffe » de Molière
photo Elisabeth Carecchio

Mise en scène transparente
La pâleur de Tartuffe, décevante en premier lieu, se justifie aussi puisque le comédien cache son jeu au même titre que son personnage, qui utilise sa faute pour se faire plaindre et influencer le faible Orgon. Quittant ses ronds de jambe pour vociférer comme le dictateur de Chaplin et maintenir en dépit de tout bon sens sa confiance en Tartuffe, Orgon crée alors dans son aveuglement un vertige enfin dérangeant dans un spectacle plutôt léger.
Car malgré sa justesse, la mise en scène de Braunschweig concentre son énergie sur les zygomatiques, un rire qui semble découler paradoxalement de l’intelligence presque excessive de la lettre du texte. Les ressorts dramaturgiques de chaque situation sont si ouvertement mis à nu, les rôles si bien dévoilés dans leur double jeu constant, que les écarts entre discours et intentions ainsi découverts amusent par leur grossièreté, follement même il est vrai, mais ne dépassent pas le jeu théâtral. Tartuffe affirme à Elmire, la femme de son hôte qu’il convoite (Pauline Lorillard), qu’il sait « l’art de lever les scrupules » et déplace un crucifix, pour mieux lui démontrer sa «  science d’étendre les liens de notre conscience » en la couchant sur l’autel, avant de l’enjoindre de se « laisser conduire » en menant à lui le corps de la jeune femme.
Un tel humour fonctionne forcément et l’on a plaisir à voir le texte malicieusement illustré mot à mot, mais s’agit-il vraiment de l’enjeu d’une mise en scène ? La gestion du décor est à l’image de cette tonalité cabotine et superficielle. Avec l’élévation des murs acte par acte, qui simule un enfoncement du plancher, le loft familial se transforme en basilique aux fenêtres haut perchées, puis en cave alors que la vengeance de Tartuffe proclame la ruine d’Orgon. Son petit monde s’est enfoncé dans une situation sans issue, c’est entendu. Mais la symbolique primaire des lieux compense mal la réduction du jeu et de l’aura physique des acteurs. Ni l’incohérence de voir des personnages ouvrir leur porte sur un gouffre pour y sauter lestement.

Scolaire
Le Tartuffe de Stéphane Braunschweig n’est bien sûr pas à jeter pour autant. Faisant l’effet d’une explication de texte illustrée, il constitue même sans doute un très bon spectacle scolaire. En revanche il semble nécessaire de questionner l’utilité historique et la validité esthétique d’un spectacle gouverné par une logique d’opéra traditionnel, qui perpétue dans un cadre séduisant la tradition de rôles connus d’avance, endossés par des comédiens techniquement scrupuleux.
Un tel travail n’offre pas un regard foncièrement nouveau sur le classique de Molière. La scansion relativement classique des vers, jusqu’à prononcer pleinement les « e » muets, s’accorde ainsi relativement mal avec des costumes contemporains insuffisants à faire de Tartuffe et d’Orgon autre chose que des évangélistes austères, des enfants (Sébastien Pouderoux et Julie Lesgages) autre chose que des adolescents en rupture. Il eut été plus conséquent d’employer des costumes d’époque pour profiter pleinement de la convention théâtrale et susciter plus de fantaisie chez le spectateur. Celui-ci n’aura vu en fin de compte que le portrait d’une société passée, redoré sans raison apparente par une cosmétique actuelle, poli par un humour aujourd’hui devenu moins corrosif qu’apaisant.

Julien Lambert

Au Théâtre du Nord, Lille, du 6 au 16 novembre (Réservations : +33 3 20 14 24 24).
À Bonlieu scène nationale, Annecy, du 22 au 26 novem-bre (+33 4 50 33 44 00).
Au TNT, Toulouse, du 4 au 10 décembre (+33 5 34 45 05 05).