Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, Genève
Genève, MICR : Des Murs entre les Hommes
Article mis en ligne le décembre 2008
dernière modification le 26 janvier 2009

par Jeremy ERGAS

Jusqu’au 25 janvier, le Musée International de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge accueille une exposition temporaire sur huit murs ou séparations qui symbolisent des clivages géopolitiques importants dans le monde d’aujourd’hui.

Des cercueils sont accrochés le long de la barrière construite par les Américains entre leur pays et le Mexique. Sur ces cercueils, une année, un chiffre et le mot « MUERTES » sont inscrits en grand. On est à Tijuana. Les cercueils indiquent pour chaque année le nombre de migrants mexicains qui sont morts après avoir tenté de rejoindre illégalement les États-Unis. De 61 en 1995 à plus de 400 dès 2001. Les nombres pour les années suivantes se stabilisent ensuite, grâce en partie aux groupes d’aide mexicains parcourant les 1200 kilomètres de barrière pour sauver les migrants qui n’ont pas réussi à traverser la frontière et qui se retrouvent dans des états graves d’épuisement ou de déshydratation.
De l’autre côté de la frontière, les volontaires du « Minuteman Civil Defense Corps » patrouillent également, mais dans un autre but. Trouvant que le territoire américain n’est pas assez préservé de l’invasion étrangère, ils assistent les gardes-frontières pour rendre leur pays plus difficile d’accès. En cela, les « Minutemen » suivent l’exemple de leur président George W. Bush qui a promulgué le « Secure Fence Act » en octobre 2006, un décret visant à combattre l’immigration illégale en renforçant la surveillance à la frontière mexicaine. Une situation paradoxale pour « un pays fier de se proclamer une démocratie bâtie par des immigrants », comme le rappelle le président mexicain Vicente Fox.

Divisions
Le comportement paradoxal des Etats-Unis se reflète dans celui de notre monde globalisé. En effet, si la société capitaliste actuelle est basée sur le libre échange des biens et des personnes, il n’en reste pas moins que nous vivons dans une époque où les murs sont plus hauts et plus nombreux que jamais. Plutôt que d’encourager un rapprochement entre différentes nations, entre différents groupes religieux et politiques, la mobilité accrue de la population mondiale a engendré de nouvelles divisions, de nouveaux moyens de surveiller et de rejeter. Le terrorisme est souvent pris comme justification, mais il ne doit pas servir à cacher d’autres problèmes plus essentiels qu’il s’agit maintenant d’affronter. Notre monde globalisé s’enorgueillit de ses immenses capacités de communication, mais à quoi servent-elles si l’on est incapable d’accepter l’autre ? Les murs ne disparaîtront qu’à cette condition.
C’est du moins l’avis partagé d’Edouard Glissant et de Patrick Chamoiseau, comme en témoigne ce passage de leur livre Quand les murs tombent : « La tentation du mur n’est pas nouvelle. Chaque fois qu’une culture ou qu’une civilisation n’a pas réussi à penser l’autre, à se penser avec l’autre, à penser l’autre en soi, ces raides préservations de pierres, de fer, de barbelés, de grillages électrifiés ou d’idéologies closes, se sont élevées ».

Lien
Les murs dénoncent un manque de communion entre les hommes : les raisons évoquées pour les construire diffèrent ensuite selon les régions et les situations. Elles peuvent être économiques comme dans le cas des Etats-Unis ou des enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta au Maroc, mais elles peuvent aussi être religieuses ou politiques. L’exposition montre de façon édifiante qu’il existe un lien fort entre l’érection de murs et le processus de décolonisation. Sur les huit murs présentés dans l’exposition, six ont été dressés suite à des conflits surgis après une période de colonisation, qu’elle soit anglaise (Chypre, Irlande du Nord, Cachemire, Palestine), japonaise (Corée) ou espagnole (Sahara occidental).
L’intervention étrangère déstabilise l’équilibre géopolitique d’une région à son arrivée, et laisse une fracture en repartant. Cette fracture ne se résorbe parfois pas. Ceux qui étaient voisins sont devenus étrangers, autres. La méfiance s’installe et des murs s’élèvent, des murs qui aggravent les problèmes au lieu de les régler. On « matérialise une déchirure », dit Francis Kochert dans Paroles de mur. Elle est figée dans le métal ou le béton, et s’est recouverte de fils barbelés.

Jeremy Ergas

Jusqu’au 25 janvier