En tournée
En tournée : “Woyzeck“

Andrea Novicov présente, en tournée romande, sa version de Woyzeck de Georg Büchner. Entretien.

Article mis en ligne le décembre 2008
dernière modification le 3 janvier 2009

par Bertrand TAPPOLET

Avec une version métissée de Woyzeck de Georg Büchner mêlant chants, danse et acteurs d’horizons culturels bigarrés, Andrea Novicov s’est donné les moyens dramaturgiques de la tâche que Büchner avait assignée à l’auteur dramatique : restituer « dans ses tressaillements, ses demi-mots, et tout le jeu imperceptible de sa mimique » l’existence des êtres «  les plus prosaïques qui puissent exister sous le soleil. » A découvrir en tournée romande.

Vers le Sud
Depuis La Danse de mort de Strindberg (1998), Andrea Novicov s’est imposé comme l’ordonnateur talentueux d’un théâtre de l’étrange et du fantasque, proposant un univers où la robe sans coutures du réel finit toujours en lambeaux, lacérée par les coups de couteau ou de folie de personnages borderline ou totalement timbrés, en tout cas toujours rongés par les morsures d’un fantastique puisant à toutes les sources. En se transposant dans la région des Caraïbes, Woyzeck en devient un viatique pour interroger la domination du Nord sur le Sud, des riches sur les pauvres, du pouvoir sur ses concitoyens, du tourisme envisagé comme néo-colonialisme exercé sur des sociétés indigènes : Le Woyzeck du metteur en scène russo-italien jongle avec ces éléments sans jamais y puiser matière à idéologie. Pas de discours tiers-mondiste ici, pas de dénonciation simple et réconfortante. Novicov montre comment ces contrôles s’enchevêtrent, comment une misère peut en dominer une autre, comment aussi une vision humanitariste peut s’avérer aussi inutile et néfaste que le cynisme. Quelque chose de profondément désenchanté irrigue le meilleur de cette transposition, créant un diffus sentiment d’effroi qui culmine lorsque se manifeste l’invisible et insaisissable pouvoir d’un au-delà de la société.
La pièce ajoute au poids du quotidien d’un fantassin, l’infamie de l’expérimentation sur l’homme où Woyzeck devient cobaye pour l’expérimentation médicale, ce qui interroge sur le trafic et l’exploitation d’êtres humains habitant Sud à des fins de recherche médicale. Les laboratoires pharmaceutiques utilisent actuellement le tiers-monde comme terrain d’expérimentation. Pour tester un médicament contre le sida, a-t-on le droit de ne pas soigner les malades du " groupe témoin " ?

Andrea Novicov

Dignité ouvrière
Le nouveau Directeur artistique du Théâtre Populaire Romand aborde une saison de transition en portant à la scène l’une des premières œuvres théâtrales allemandes à donner la parole aux sans voix, aux humbles parmi les humbles. Woyzeck prend sans doute un tout autre relief dans une région marquée par les luttes ouvrières. Une région aussi marquée par la crise économique ayant frappé de plein fouet les Montagnes neuchâteloises dès le milieu des années septante. La prospérité de La Chaux-de-Fonds, dont Le Corbusier est enfant, dépend principalement de l’industrie horlogère qui a perduré notamment grâce aux sacrifices consentis par ses travailleurs. Fait d’enthousiasme, d’audace, de chaleur humaine et de solidarité, l’esprit chaux-de-fonnier doit faire pièce au négativisme et au fatalisme, dont on retrouve certaines formes extrêmes dans Woyzeck. Après l’horlogerie, la culture théâtrale à rayonnement voulu supra régional, voire à visée internationale, ouverte à la fois aux écrivains de plateau (Oskar Gómez Mata), aux chorégraphes (Gilles Jobin) ainsi qu’à ceux attachés à la Galaxie Gutemberg, au jeu ourlé d’émotions parfois extrêmes (Lorenzo Malaguerra) sera-t-elle redonner le goût d’entreprendre des traversées au long cours, novatrices et stimulantes ? L’essentiel du pari lié au projet artistique d’Andrea Novicov tient dans cette interrogation.

La Condition inhumaine
«  Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. » Ces paroles prononcées par Albert Camus lors de la réception de son Prix Nobel de littérature en 1957 s’appliquent à Büchner et au geste radical de son théâtre sans grand équivalent, au sein de la dramaturgie du siècle passé, dans sa puissance d’ébranlement et d’interrogation du lien social.
Pièce inachevée écrite en 1836, Woyzeck hante tout le théâtre du XXe siècle. Berg puis Wilson en compagnie de Tom Waits le mirent en musique, et la plupart des grands metteurs en scène s’y adossent. Il faut dire que l’actualité politique de ce texte ne s’est jamais démentie : le petit soldat Franz Woyzeck, rendu fou par les coercitions militaire, médicale et religieuse, conduit au meurtre de sa maîtresse, dont il a un très jeune enfant, comme à un geste principiel, peut-être vu comme un écho du lumpen prolétariat. Anti-héros par excellence, Woyzeck ne se résout néanmoins pas à sa propre néantisation lorsqu’il est dépossédé de ce qui lui est le plus cher, son amour, par un Tambour-Major. Et la façon qu’a Büchner d’avancer son récit sans explication psychologique superflue, hisse le drame jusqu’à la tragédie avec, dans le rôle du destin, la raison bourgeoise triomphante. « L’individu n’est qu’une écume sur la vague, la grandeur un pur hasard, la souveraineté du génie une pièce pour marionnettes, une lutte dérisoire contre une loi d’airain, la connaître est ce qu’il y a de plus haut, la maîtriser est impossible », écrit le dramaturge à sa fiancée en mars 1834.
Sous le soleil exactement, Woyzeck est toujours cela : un bloc erratique de misère contaminant les esprits, les têtes, les rêves, les désirs et les amours des hommes plus sûrement que n’importe quelle épidémie. Tout est alors brouillé dans leur vision, leurs paroles. Comme des millions de personnes laissées dans le plus extrême dénuement dans l’hémisphère sud, le soldat Woyzeck n’a que des mots ritournelles, carbonisés jusqu’à l’os, remâchés à l’infini, pour désigner sa condition et celle de ses proches : « Pauvres gens que nous sommes ». Devant l’inhumaine et universelle fatalité sociale rendue encore plus crainte de nos jours à l’ère de la mondialisation et des restructurations laissant exsangues les communautés d’ici et d’ailleurs, la figure de l’opprimé n’est plus que l’horizon d’un cri armé et bientôt déchirant ses propres entrailles qu’éclaire quelques rares moments de lucidité au cœur d’une divagation mortifère.
Entretien avec un agitateur de formes scéniques.

« Woyzeck » avec Judi Werthein & Leandro Erlich

Il ne faut pas expliquer Woyzeck. Il faut s’y confronter. Son opacité est le miroir de notre propre humanité. Plus que la folie, le meurtre et l’histoire.
Andrea Novicov : C’est une pièce aux dimensions si vastes qu’elles permettent de relire le monde en fonction du temps et de l’histoire. Il faut retrouver le cri que l’on a envie d’émettre en consonance avec celui de ce fantassin exploité devenu cobaye de laboratoire. D’où l’envie de se confronter à l’hémisphère Sud de la planète Où se situe 60% de l’humanité âgée de moins de 25 ans. C’est une énergie gigantesque qui n’a dans sa majorité aucune possibilité de trouver de l’espace pour survivre, vivre. Cette humanité qui traverse la Méditerranée afin de trouver cet espace. Tout en rencontrant la mort dans les flots. Il se dégage une quasi impossibilité d’échafauder ses propres rêves, encore moins de les vivre. Si cette énergie ne trouve son chemin, elle devient autodestructuction, rage, violence. La version proposée de l’œuvre inachevé de Büchner se situe sous d’utopiques tropiques. Dans les Caraïbes, le soldat Woyzeck est au service d’une armée néo-coloniale d’occupation, qu’elle se décline en simples touristes, coopérants ou entrepreneurs. Avec l’arme de l’argent, les indigènes se mettent au service de cette puissance. Marie, l’épouse de ce fantassin perdu, se met ainsi à collaborer avec les tenants d’un nouvel ordre mondial.

« Chaque homme est un abîme, on a le vertige quand on regarde au fond », dit Woyzeck à sa compagne Marie.
Pourquoi un homme ne parvient-il pas à s’inscrire dans ce que nous définissons comme civilisation, histoire et communauté. Woyzek se débat avec cette non-inscription jusqu’à provoquer son auto-déstruction et la désolation autour de lui. Le fait d’entendre un univers parallèle que les autres méprisent est sans doute une manière d’être au monde plus privilégiée que ne le laisserait penser un premier regard. Dans les Caraïbes, existe une culture très influencée par le syncrétisme religieux. Elle postule la présence de la vie dans un au-delà qui outrepasse la simple existence terrestre. Ce choix de transposer le cadre de la pièce sous les Tropiques fait que le protagoniste principal ne se retrouve pas aux marges du contexte social et humain. Mais ce sont bien les autres personnages qui sont exclus de ce cri et ne peuvent le comprendre.
Le fait d’entendre des voix, un univers parallèle que les autres méprisent dans cette version est empreinte d’une culture où est omniprésente la croyance aux ancêtres, aux esprits, à la vie au-delà de la vie apparente des êtres humains. Ce choix est aussi dû au fait de pouvoir créer un territoire autour de Woyzeck qui est conforme à ce qu’il est. Ce sont plutôt les autres, le Capitaine, le Tambour-Major, le docteur, qui, de part leur rationalisme cartésien, jurent avec le milieu présenté et ne savent pas lire les signes d’un syncrétisme religieux. Cette option protège sans doute Woyzeck d’une lecture possible faisant de lui un « borderline ». S’il l’est, c’est bien la société qui est malade et non ce soldat trop sensible. Il est bien plutôt cette alarme sociale qui n’a pu gérer ses émotions et sentiments.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Woyzeck

- Maison des arts de Thonon, du 8 au 13 janvier 2009. Réservation 04.50.71.39.47
- Théâtre Forum Meyrin, du 20 au 24 janvier 2009. Réservation 022 989 34 34
- Théâtre Arsenic Lausanne, 27 janvier au 1er février 2009. Location 021/625.11.36.
- Théâtre Benno Besson Yverdon, 4 février 2009. Location 024/423.65.84
- TPR. Du 6 au 12 février 2009. Réservation 032 913 15 10