Théâtre Arsenic, Lausanne
Entretien : Yann Mercanton

Le Théâtre Arsenic présente en janvier Microfictions porté à la scène par Yann Mercanton. Entretien

Article mis en ligne le décembre 2008
dernière modification le 3 janvier 2009

par Jeremy ERGAS

Du 8 au 18 janvier, le Théâtre Arsenic à Lausanne présente Microfictions - le roman de Régis Jauffrey paru en 2007 - porté à la scène par Yann Mercanton et son « ôdieuse compagnie ». L’occasion de rencontrer ce jeune metteur en scène et acteur belgo-suisse qui n’a pas peur de dire ce qu’il pense.

Pouvez-vous vous présenter pour ceux qui ne vous connaîtraient pas ?
Y.M. : J’ai commencé par être graphiste avant de partir faire mes classes théâtrales à l’INSAS de Bruxelles, comme beaucoup d’autres mais avec la particularité d’avoir également suivi des formations de danseur et de chanteur sur place. Des problèmes de dos m’ont obligé à arrêter la danse en 2002. Je me suis alors promis de créer une compagnie théâtrale en rentrant en Suisse. C’est ce que j’ai fait en fondant l’« ôdieuse compagnie » en 2003.

Votre parcours passe par la danse, le théâtre et le chant ; vous signez l’écriture, la mise en scène et l’interprétation de vos spectacles. Vous êtes une sorte d’homme de théâtre à tout faire…
Durant ma formation, j’ai acquis beaucoup de compétences différentes : ces compétences m’ont permis de suivre ma propre voie, de monter des spectacles qui me correspondent. Je ne me suis jamais reconnu dans les formes que me proposaient les metteurs en scène avec lesquels j’ai travaillé : j’ai donc décidé de créer les miennes, sans code ni référentiel. J’ai utilisé mes compétences comme je voulais, et pas comme on me disait de le faire. C’est cette liberté qui me caractérise.

Comment définir le théâtre de Yann Mercanton ?
C’est un théâtre riche en inventivité, un théâtre qui parvient à faire de la poésie avec trois bouts de ficelle. Sinon, ce qui le définit plus particulièrement, c’est le fait que tout part de l’acteur. Je suis un acteur de solos, un genre relativement dévalorisé dans mon métier. Beaucoup de professionnels de la scène me disent que le solo n’est pas du théâtre.

Pourquoi le solo est-il ainsi dévalorisé ?
Aujourd’hui, les contraintes économiques liées à l’élaboration d’un spectacle poussent les compagnies à se réduire au maximum, parce qu’elles n’ont pas d’autres solutions. Du coup, dans le milieu du théâtre, le solo est devenu ce qu’on fait quand on n’a pas les moyens de faire autre chose. C’est dommage, surtout qu’en Suisse on a (et on a eu) de grands solistes par le passé, que ce soient Bernard Haller, Peter Wyssbrod, Gardi Hutter, Zouc ou François Silvant. Depuis, le théâtre s’est développé en collectivités, le metteur en scène a été starifié et la tradition du solo a été mise un peu de côté. A mon modeste niveau, j’essaie de revaloriser cette discipline.

Vous êtes un jeune metteur en scène et acteur en pleine ascension ; vous avez déjà prouvé votre valeur lors de 200 représentations en Suisse, en Belgique et en France. Pourtant vous ne recevez pas d’aide financière régulière. Pourquoi ?
En partie parce qu’on minimise le travail du solo, mais aussi parce que la culture est gérée de telle façon que beaucoup de jeunes compagnies théâtrales s’épuisent avant d’émerger, malgré leurs aptitudes. Devenir un artiste reconnu en Suisse demande trop de temps et d’énergie, je ne suis pas le seul à le vivre. En Suisse romande, on a beaucoup de lieux qui accueillent des spectacles, mais il n’y a pas assez de place pour la création locale. 70 à 80% de la programmation des théâtres romands est internationale, alors qu’ils sont souvent subventionnés par l’état. Imaginez la même situation en France : ce serait impossible. Pourquoi donner aussi peu de place aux artistes locaux ? Lorsque je monte un spectacle de qualité, j’ai toujours l’impression que les gens se disent « Ah oui, quand même… », alors que si je me présente comme Belge, mon travail est tout de suite plus respecté. A la fin de mes pièces, il arrive souvent que des spectateurs viennent me dire : « C’était génial votre spectacle…Vous êtes Français ? » Ça montre à quel point le regard des gens est faussé ici. Il n’y a pas qu’en France qu’on fait du bon théâtre. Seulement, en Suisse, on fait un complexe d’infériorité par rapport à des cultures plus dominantes : on continue de penser que les jeunes compagnies locales sont sous-développées et qu’elles n’intéressent qu’une minorité du public. Mais si on ne leur donne pas les moyens d’évoluer, elles n’émergeront jamais. A quoi ça sert de former toujours plus de jeunes créateurs, si on ne leur donne pas la chance de s’imposer ?

« Microfictions »

Et les médias dans tout ça ?
Les médias traditionnels traversent une crise. La place qu’ils accordent à la culture est toujours plus réduite alors que l’offre culturelle prend de plus en plus d’ampleur. A mon avis, les médias devraient faire preuve de plus de curiosité et d’inventivité lorsqu’ils parlent de culture. Il y a un réel intérêt du public par rapport aux coulisses du monde culturel. Mais pour l’instant, les seuls à poser des questions qui dérangent les institutions et les politiques sont les artistes…

Et les théâtres, ne vous aident-ils pas ? Ne proposent-ils pas des résidences ?
Il existe une grande disparité de moyens entre les différents théâtres : on ne peut pas tous les accabler. Mais c’est vrai qu’il y a très peu de lieux de résidence dans les théâtres romands. Omar Porras, par exemple, a eu beaucoup de peine à trouver un lieu avant d’arriver à Meyrin. On en parle très peu. Moi j’ai eu la chance que la Grange de Dorigny me propose 3 ans de résidence, mais c’est rare. De plus en plus de lieux font des efforts, certaines programmations s’ouvrent un peu, mais pas assez.

Comment êtes-vous personnellement confronté à ces problèmes ?
Aujourd’hui, ma réalité est la suivante : depuis quatre saisons, ma compagnie a créé 6 spectacles et joué plus de 200 représentations : c’est énorme pour une compagnie qui n’a pas de réelle structure de production et de diffusion. L’« ôdieuse compagnie » a vite bénéficié de subventions, de coproductions, de la fidélisation du public et de la reconnaissance de la presse. Or, depuis quatre ans, nous n’avons pas étendu notre réseau de diffusion. Nous sommes arrivés à un stade que nous ne dépasserons pas avant longtemps. Pourquoi les critères objectifs que je viens d’énumérer n’intéressent-ils pas le marché culturel romand ? C’est une question à laquelle j’ai de la peine à répondre.

La Suisse romande n’accorde pas assez de crédit à ses propres artistes…
Oui et non. Parce qu’en Suisse romande, on tombe facilement dans l’excès inverse, dans le « conquis d’avance ». Prenez Maurice Béjart : son art est un art vivant, et pourtant il est en passe d’être cristallisé, voire dogmatisé. On ne touche plus à Béjart : Béjart c’est génial et ça le restera éternellement. C’est pas que je n’aime pas Béjart, j’ai un réel amour pour son œuvre, mais j’estime qu’elle mérite mieux que le formol. Un artiste qui s’inscrit dans la mémoire populaire touche déjà à la consécration suprême. On entretient trop souvent une culture de la nostalgie au nom du prestige. Jusqu’à quand ? Donnons sa chance à l’avenir tout en respectant le passé et n’oublions pas que la culture se vit !

Voyez-vous des solutions à ces problèmes ?
On n’inversera pas la tendance du jour au lendemain, c’est impossible, mais il y a une direction à prendre : il faut qu’on soit plus fiers et plus confiants en notre jeune production qui n’est pas si mauvaise que ça. J’aimerais aussi qu’on profite plus du savoir-faire de tous les artistes étrangers qui viennent travailler en Suisse romande. Si on les invite ici, pourquoi ne pas créer des plateformes d’échanges avec les professionnels de la scène romande ? Je serais même d’avis que ça soit gratuit. Pour l’instant, ce n’est pas dans les priorités. C’est malheureux, car l’art théâtral passe par l’oralité : on ne peut pas apprendre la pratique du théâtre dans des livres.

Parlons de votre art. Vos spectacles sont centrés autour du rire : pour vous, le plus important est de ne pas se prendre trop au sérieux et de donner du plaisir au public…
Le spectacle doit d’abord être un divertissement avant d’instruire et de faire réfléchir : c’est Brecht qui le dit. Aujourd’hui, le théâtre s’est détourné de son public : il s’est placé lui-même sur un piédestal. Pour beaucoup de gens, le théâtre est devenu quelque chose de très éloigné : quand ils entrent dans une salle, ils ont peur de ne pas tout comprendre. Le théâtre doit rester proche des gens, les toucher au plus profond de ce qu’ils sont. Avec les DVD, les ordinateurs et la télévision, le public privilégie une culture qui vient à lui. Pour contrer ce désintérêt grandissant du public, le rire est ma meilleure arme. Il attire les spectateurs : il leur permet de réfléchir sur des questions importantes tout en prenant du plaisir. Dans mon dernier spectacle, « A tapette et à roulette », le rire a réussi à décomplexer les gens : il les a poussés à aller les uns vers les autres, à échanger leurs idées. C’était magique.

Vous allez porter Microfictions à la scène, un recueil d’histoires très courtes décrivant les vies tristes et désespérées de toutes sortes de gens. Que pouvez-vous nous dire sur ce projet ?
Lors de sa parution, Microfictions a secoué la création littéraire francophone. C’est un texte subversif qui parle de violences physiques et morales. Amener un tel texte à la scène présente des difficultés : ce n’est pas forcément une matière théâtrale, mais on essaie d’en faire un spectacle. La clé est de se mettre entièrement au service de l’écriture puissante de Jauffrey, de mettre le texte en scène sans l’étouffer. C’est compliqué.
Un autre problème posé par ce texte, c’est qu’il est cynique et qu’il risque de déranger les spectateurs. Le défi pour moi est donc de révéler l’humour et la poésie du texte pour faire passer les mots. Il faut aider le public à subir une langue aussi violente. Quitte à ce qu’il se prenne une gifle, autant la lui donner avec un gant de velours.

Sur les 500 histoires du roman de Jauffrey, vous en choisirez entre 16 et 20. Ce choix est basé sur quels critères ?
Sur deux critères. Premièrement, sur l’adéquation entre l’histoire et la scène : les histoires de Microfictions ne sont pas toutes exploitables d’un point de vue théâtral. Deuxièmement, sur la cohésion du montage : chacune des histoires a sa logique propre, mais il s’agit pour nous de trouver une cohésion au tout. Cette cohésion se fera en partie à travers la musique. Avec Stéphane Blok, on veut créer un théâtre musical, on invite le public à un concert évolutif où il n’y aura pas d’actions distinctes pour chaque histoire. L’action va déborder d’histoire en histoire, une suite continue qui durera du début à la fin du spectacle. Et puis progressivement, cette action fera sens avec ce que je dis sur scène : le texte se mélangera à notre théâtre physique, presque pictural, et lui donnera une signification. C’est un projet excitant mais casse-gueule.

Vous avez peur de la réaction du public ?
J’ai rarement peur de la réaction du public, parce que quand il arrive dans la salle il est toujours de votre côté : il n’a qu’une envie, c’est de vous aider. Il faut juste qu’on ait assez d’intelligence et de sensibilité pour lui faire compren-dre le 6ème degré du texte de Jauffrey. On n’a aucune envie de faire de la provocation. Pour moi, la provocation a très peu de portée quand elle n’est que provocatrice. Mais quand elle devient étrange, décalée, quand elle se remplit de sensualité, c’est là que le propos fait surface et qu’il s’inscrit de façon forte dans les esprits.

Propos recueillis par Jeremy Ergas

Du jeudi 8 au dimanche 18 janvier : « Microfictions » de Régis Jauffret, par L’ôdieuse Cie, m.e.s Yann Mercanton. L’Arsenic, ma/je à 19h, me/ve/sa à 20h30, di à 18h (loc. 021/625.11.36)