Théâtre Alchimic, Genève
Entretien : Vincent Aubert

Rencontre avec le metteur en scène et acteur Vincent Aubert, au sujet du spectacle musical Entre deux départs.

Article mis en ligne le décembre 2008
dernière modification le 3 janvier 2009

par Jeremy ERGAS

Du 8 au 21 décembre, le Théâtre Alchimic à Genève présente Entre deux départs, un spectacle musical inspiré d’une nouvelle de Gabriel García Márquez - « La trace de ton sang dans la neige » - et rythmé par la musique tango du guitariste argentin Narciso Saul. Rencontre avec le metteur en scène et acteur Vincent Aubert.

A quoi ressemblera Entre deux départs ? Comment allez-vous transposer la nouvelle de García Márquez sur scène ?
Je serai le seul comédien sur scène. Mon intention est simplement de dire le texte, de le donner aux spectateurs. Je me souviens de la réadaptation du Grand Cahier d’Agota Kristof par Valentin Rossier : pendant une heure et quart il était debout et il ne faisait rien d’autre que de dire le texte, c’était merveilleux. Je vais passer de ça à quelque chose de plus exubérant. Et puis, comme je serai entouré par trois musiciens, le contrebassiste ou le guitariste me donnera les répliques de certains personnages en espagnol. En tout, nous serons quatre sur scène, plus un couple de danseurs tango, chaque soir différent, qui passera pendant la pièce.

Pourquoi avoir choisi un texte de García Márquez ?
Au début, je savais seulement que mon spectacle serait basé sur la composition de Narciso Saul intitulée Cuatro estaciones. A partir de là, j’ai cherché un texte qui parle de départ, de mouvement, de voyage. La trace de ton sang dans la neige correspondait parfaitement à ce que je voulais : c’est une nouvelle écrite par un Sud-américain qui se déroule en Europe. Les deux continents se rejoignent dans l’histoire d’un jeune et riche couple colombien qui découvre le monde extérieur pour la première fois.

Le choix du compositeur est venu avant celui de la nouvelle…
Oui. A l’époque, Narciso Saul habitait à Genève et jouait avec un trio qui s’appelait « Siglotreinta » : c’est là que j’ai connu l’artiste. Plus tard, Eva Kiraly – l’administratrice de l’Alchimic – m’a dit qu’il avait composé une œuvre et qu’il aimerait bien la jouer à Genève. On s’est rencontrés, on s’est entendus et on a décidé de monter cette production ensemble.

La trace de ton sang dans la neige est une nouvelle faite de mouvement : la composition de Narciso Saul s’articule également autour de ce thème puisque Cuatro estaciones en espagnol veut dire à la fois Quatre gares et Quatre saisons. Comment le mouvement sera-t-il représenté sur scène ?
Je vais bouger sur scène, mais mes mouvements ne seront pas tautologiques, ils ne répéteront pas ceux de la nouvelle. Par exemple, c’est quand Billy Sanchez (le personnage principal) se retrouve coincé dans une petite chambre d’hôtel remplie d’objets que je vais chercher à me déplacer, pour montrer l’impuissance de ce jeune homme soudain figé sur place après avoir traversé l’Europe de Madrid à Paris.

Vincent Aubert

Avant de quitter la maison familiale en Colombie et de partir en Europe avec Nena Daconte pour sa lune de miel, Billy Sanchez est un enfant gâté qui ne connaît rien du monde. Pour lui, le mouvement devient donc découverte…
Oui, mais le mouvement est d’abord mental avant d’être physique. Sa première découverte, celle qui entraîne toutes les autres, c’est l’amour. Son amour pour Nena Daconte le pousse ensuite à franchir d’autres frontières physiques : l’Atlantique, les Pyrénées… Il se retrouve dans un monde différent du cocon dans lequel il a toujours vécu, un monde dont il n’imaginait même pas l’existence, et soudain il doit faire face à des situations nouvelles qui n’ont pas de sens pour lui. Au début, il ne sait pas comment réagir, mais avec ce qu’il a appris de ses parents et de ses maîtres, il avance en tâtonnant, il découvre péniblement. C’est ça la vie. On essaie de faire au mieux, on fait des erreurs, on prend des claques, mais on s’accroche malgré tout.

Le mouvement dans la nouvelle met également en lumière le côté fugitif du temps, des personnes et des émotions. L’amour qui était là un instant peut disparaître le suivant : dans La trace de ton sang dans la neige, Billy l’apprend de façon très dure. Il se retrouve brusquement et pour la première fois face à la mort…
Oui, au départ on voit Billy traverser le continent européen de Madrid à Paris au volant de sa Bentley : il roule à toute vitesse, il est jeune, il a du pognon, c’est l’extase. Il se croit tout-puissant. Mais d’un coup, l’état de sa femme Nena s’aggrave et il doit s’arrêter à Paris. Nena est cloué à son lit d’hôpital et Billy doit l’attendre, sans pouvoir la voir, coincé dans une chambre d’hôtel blafarde près de l’hôpital. Il ne peut plus avancer. Il cherche à régler la situation, mais personne ne l’aide, ni l’ambassade colombienne ni le personnel de l’hôpital. Devant tous ces culs-de-sac qu’il ne connaissait pas encore, il reste immobile et réfléchit, à la mort et à d’au-tres choses. Il comprend alors que la vie n’est pas une ligne droite qu’on parcourt à toute vitesse au volant d’une voiture de luxe.

Nena se pique le doigt en recevant une rose pour son mariage. Son sang continue ensuite de se déverser magiquement sur le continent européen, de Madrid à Paris. Que vous inspire cette image ?
Ça me replonge dans le monde des contes. Ce qui me fascine, c’est qu’au début ce n’est rien : une égratignure qui produit des petites gouttes de sang. Mais parfois les petites choses finissent par avoir de l’importance. On pense toujours aux grandes choses, aux grands événements, sans se rendre compte que les petites choses sont également essentielles. Si on les perd une à une, goutte par goutte, on perd sa vie. A la longue, ça fait cinq litres.

Pourquoi la blessure de Nena ne se referme-t-elle pas ?
Je n’ai jamais demandé à mes amis médecins si cette blessure avait une réalité médicale. On peut imaginer que Nena a une maladie grave ou qu’elle est hémophile : le narrateur ne nous dit rien à ce sujet. Et moi je n’ai pas envie de savoir. Je préfère garder le côté conte de la nouvelle. Les Sud-américains sont forts pour la Fición : dans beaucoup de leurs histoires, il y a des évènements insensés qui n’en restent pas moins remplis de signification, de poésie.

Vincent Aubert en action

La nouvelle est centrée autour d’un événement tragique - la mort de Nena - et pourtant elle finit sur une note festive, dans un Paris en liesse qui célèbre la première chute de neige depuis dix ans. Pourquoi ?
Mais parce que la vie continue, malgré la mort. La trace de ton sang dans la neige n’est pas un drame d’opéra : son final n’est pas noir. Dans ma version, je veux éviter que les spectateurs sortent leurs mouchoirs. N’oublions pas que quand Billy apprend la mort de Nena, elle est déjà décédée depuis quatre jours. Le monde ne s’est pas arrêté avec elle. Il y a encore de la joie et de la beauté : la neige tombe, légère, et recouvre les souffrances.

Justement cette neige, Billy ne la connaissait pas avant d’atterrir à Madrid : en la voyant, il est surexcité, il se roule dedans…
Oui, c’est nouveau pour lui. Une partie de la Colombie se trouve dans la Cordillère des Andes, mais la famille de Billy vit au bord de la Mer des Caraïbes. Dans ce genre de pays, la montagne c’est pour les pauvres, les paysans. Les gens de la haute n’y vont pas : pour eux, il n’y a rien d’intéressant là-haut. Au contraire, tout le monde cherche à descendre de la montagne pour vivre dans les villes au niveau de la mer. C’est une question de standing social. C’est pour ça que Billy n’a jamais vu de neige, même si on en trouve dans son pays.

Y a-t-il d’autres choses dont vous voudriez parler ? Un message à faire passer ?
Je fais des spectacles pour le plaisir, pas pour transmettre des messages ou donner des leçons. Le plaisir de raconter une histoire passe avant tout. Avec l’âge, c’est de plus en plus le cas.

Propos recueillis par Jeremy Ergas

Du 8 au 21 décembre : ENTRE DEUX DEPARTS. Production de la Cie Scène et sciure. La trace de ton sang dans la neige de Garcia Marquez et l’œuvre musicale Cuatro estacionesao de tren de Narciso Saul constituent ce spectacle. M.e.s. Vincent Aubert. Composition et arrangement : Narciso Saul.
Théâtre Alchimic, mar-sam à 20h30 - di à 19h - Relâche lun15.12.
(Rés. au 022 301 68 38 (répondeur) ou par Internet : www.alchimic.ch - Loc. SCM)