En tournée romande
En tournée : “Roméo et Juliette“

Lorenzo Malaguerra met en scène Roméo et Juliette. Après le TPR, c’est le Théâtre du Loup qui accueille cette production.

Article mis en ligne le décembre 2008
dernière modification le 3 janvier 2009

par Bertrand TAPPOLET

Le théâtre est le lieu où l’humain est à la fois traduit et supplanté par l’inhumain. Mis en scène par Lorenzo Malaguerra, Roméo et Juliette, visible en Suisse romande, donne l’exemple d’une ritualisation théâtrale sous la forme d’une condamnation au sacrifice d’amoureux innocents.

Comment un amour contrarié, empêché, peut-il survivre face à un monde sans pitié qui lui est profondément hostile ? Face à la pression sociale et aux conflits entre familles rivales, l’impossibilité d’un amour engendre une spirale passionnelle. Cette structure circulaire va permettre au drame de se nouer. Roméo d’ailleurs ressent-il un amour sincère pour Juliette ou une simple vénération pour son image, telle une nouvelle Rosaline — manière d’échapper au monde réel ? Loin de verser dans l’altruisme et la reconnaissance de l’autre comme sujet désirant, cet amour-là ne peut être que douleur parce qu’il n’a pu et su s’épanouir. La tragédie est d’avoir tourner le dos au monde plutôt que de l’investir. La parole que les amants tragiques ont désirée s’est éteinte avant que de pouvoir sculpter un monde, le mettre en scène, y résonner. Leur mort, seule, assure la théâtralisation ambiguë de leur passion, sa puissance d’institution dans les cœurs et les esprits : « car il n’y eut jamais d’amour, plus triste ni plus beau, que celui de Juliette et de son Roméo. »

Lorenzo Malaguerra

L’histoire est éternelle et sans cesse reprise, revivifiée jusque dans la chanson. Ainsi le rappeur slammeur Abd Al Malik et Juliette Gréco marient-ils miraculeusement la scansion du hip-hop et le phrasé classique de la belle tradition littéraire pour leur Roméo et Juliette de banlieue.
« C’est juste l’amour qu’on cherche à vivre. Et si ça part en vrille, c’est que c’est sans modèle. Et l’âpreté de la vie ne rend pas forcément meilleurs les caractères… On peut même être, sous des apparences contraires, indifférent à l’autre quand la douleur est égocentrée. Parce qu’en vérité c’est sur nous-mêmes que l’on s’est prosterné… Parce que notre époque est d’accord dans le désaccord. On est déchiré par l’absence et le vide, en prise avec nos paradoxes. Le besoin d’amour complique », y souffle la grande dame de la chanson française.
C’est sur le canevas d’une nouvelle traduction française signée Yves Sarda et souhaitée plus en capillarité avec notre temps, le rythme et la poésie violente d’une langue en fusion que cette version du drame amoureux s’est construite.
« Dans cette pièce, le langage, les sonorités, les répétitions, les oppositions, collent à la nature de l’action de façon époustouflante », précise Lorenzo Malaguerra. Rencontre.

Il y a tout un univers quasi concentrationnaire lié à l’amour dans le drame shakespearien ?
L. M. : Cet aspect est central. L’auteur élisabéthain imagine une Renaissance italienne par le filtre d’une cité, Vérone, qui forme un huis clos. Il pose une micro-société veinée par une violence endémique, faisant partie du paysage, torturée. Une société au sein de laquelle touts les sentiments deviennent excessifs tant est prégnante l’incertitude liée à la vie, où l’on ne sait si l’on sera, d’un jour l’autre, vivant. Lorsque l’on tombe amoureux, on le fait de manière également exacerbée. De même en va-t-il de l’amitié. Les rapports de générations aussi se dramatisent. L’amour en devient une prison à l’intérieur d’un monde carcéral.

« Roméo et Juliette »
© Nicolas Lieber

Pour Roméo le bannissement est déjà la mort. Quand à Juliette, c’est le dilemme impossible : « entre ces maux extrêmes et ce vivant moi même, ce poignard sanguinaire tranchera un litige », lâche-t-elle.
Les deux personnages ne sont pas égaux, ni face à l’amour, ni face à la vie. Dans leur couple, celle qui mène la danse des sentiments, les cadrent, c’est Juliette. Dès le début, elle perçoit que le rythme auquel se développe cet amour est bien trop rapide, tenant de freiner ou reculer son avènement par tous les moyens possibles. Elle aura ensuite très vite la conscience que cet amour est impossible et que la seule issue demeure une mort violente. Roméo, lui, réagit aux événements tout en étant rarement le guide. Une différence de nature essentielle dans la lecture que l’on peut réaliser de la pièce. Il se projette dès l’entame dans un monde fantasmatique, étant amoureux malheureux d’une autre, la froide Rosaline, qui se refuse. Les deux amants suscitent un jeu de langages qui crée littéralement l’amour. Leur première rencontre lors d’une fête en l’honneur de Juliette est ainsi d’une relative banalité est encore loin d’être de l’ordre de la passion. C’est l’apparition d’un langage commun qui les emmène dans la passion.

« Et noir de plus en plus noir sont nos amours », dit Roméo. Il y a une chromatique, une récurrence de la couleur noir dans la pièce.
Au fil de trois jours, la plupart de scènes se déroulent la nuit ce qui accentue l’atmosphère éminemment mortifère de cette pièce très souterraine. La violence sociétale permet de contraster avec l’ascension amoureuse qui se veut, tout du moins dans sa langue, lumineuse. Le tournant de la pièce, le double assassinat de Tybalt, cousin de l’héroïne, et Mercutio, ami du héros, se tient en pleine lumière. Shakespeare joue de ces contrastes de façon permanente.
Il y a chez l’auteur élisabéthain un autre contraste : celui opposant la verticalité à l’horizontalité dans la topographie très précise qu’il imprime à sa pièce. La scène du balcon traduit ainsi une verticalité signifiant l’impossible visée à atteindre. Les personnages se retrouvent successivement sur les des toits de Vérone et dans ses sombres venelles. Une géographie que prolongent les choix scénographiques ici réalisés.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Théâtre Populaire Romand. 4 au 14 décembre 2008.
Rés. : 032 913 15 10
Théâtre du Loup. 20 janvier au 7 février 2009.
Rés. : 022 301 31 00