Genève : Concours de piano 2008

Concours de Genève de piano 2008 : Entre coups de gueule et coups d’éclat, rétrospective d’une compétition de bonne cuvée.

Article mis en ligne le décembre 2008
dernière modification le 29 janvier 2009

par Jeremy ERGAS

Le Concours de Genève de piano s’est déroulé du 18 au 29 octobre dernier. Plus de 200 candidats au départ, seulement trois en finale. De ces trois, il a fallu faire un choix.In the end there can be only one. Entre coups de gueule et coups d’éclat, rétrospective très personnelle d’une compétition de bonne cuvée.

Eliminatoires
Trois jours d’éliminatoires. De la musique à la chaîne au Conservatoire de Genève. Des dizaines et des dizaines de pianistes se succèdent les uns derrière les autres, jouant souvent les mêmes pièces. L’exercice n’est pas fait pour le public, clairsemé, qui entre et sort à chaque courte pause. Programme imposé pour les candidats : deux Etudes de Chopin et le premier mouvement d’une Sonate de Mozart ou Haydn. Encore et toujours. Les oreilles bourdonnent. Beaucoup se tuent à interpréter l’Etude Op.25 No.11 de Chopin, comme la théâtrale Barbara Baltussen, magnifique du haut de ses talons aiguilles, une rose noire dans les cheveux et une robe noire embrassant son corps élancé. Malheureusement, son aura se perd dès qu’elle s’assied au piano, dans une position avachie, son corps trop grand, son jeu trop vague et exagéré. Une avalanche de notes ensevelit le public, un Vent d’Hiver qui le glace d’inconfort. La Belge Baltussen ne survivra pas à la première sélection – terrible – du jury. Elle n’est pas la seule : plus de 90% des candidats sont renvoyés à leurs chères études, de Chopin et d’autres. Il en reste 20 pour le premier récital qui se déroulera au Studio Ernest-Ansermet ; 20 dont un m’a particulièrement impressionné, par son jeu et son élégance : le Japonais Takaya Sano, menu, fin, assis sur son tabouret le dos droit et la crête au vent, effleurant les touches avec délicatesse ou les frappant avec précision. A peine finit-il que les mains se joignent avec conviction dans la salle. Surtout les miennes. Je n’ai pas vu tous les concurrents, mais je crois avoir trouvé mon Connor MacLeod.

Da-Sol Kim
Photo B. Cottet/Strates

Récitals
Après le décor kitsch du Conservatoire, teinté de rose et de mauvais goût, le Studio Ernest-Ansermet est accueilli comme une bénédiction. Une salle à l’éclairage tamisé et aux murs ondulés pour améliorer l’acoustique. Le superbe Steinway du Concours est reflété dans la paroi du fond faite de marbre noir. Au toit, des formes oranges découpées ajoutent une touche apaisante de couleur. Pour leur premier récital, les candidats interprètent trois Préludes de Franck Martin, une Sonate de Beethoven et une pièce d’un compositeur contemporain. Le niveau global est supérieur, mais aucun pianiste ne sort du lot jusqu’à l’apparition de la belle Coréenne Zheeyoung Moon, à la robe rouge éclatante et au jeu ardent. Son Appassionata de Beethoven soulève la foule qui en redemande. Mais le Concours suit un horaire strict et déjà un autre pianiste, Allemand, l’a remplacé.
Le lendemain, la vieille garde retraitée présente depuis le début de la compétition, se retrouve mélangée aux écoliers en vacances qui peinent à rester concentrés sur la musique et ne cessent de chiffonner leurs programmes. Je suis encore sous le charme de Moon quand Alexandre Moutouzkine entre dans la salle. A première vue, rien de spécial : un pianiste russe en nœud papillon, avec une tête ronde et de petites mains fines. Mais ce qui suit n’a rien d’ordinaire. Entre ses râles à la Glenn Gould jouant Les variations Goldberg, c’est un sentiment de maîtrise qui se dégage du jeu de Moutouzkine. Son style est superbe, ses doigts à ressorts nous transportent à Varsovie, sous la pluie d’accords composée par György Ligeti. A la fin de sa performance, j’applaudis avec plus de conviction encore qu’au Conservatoire. Cette fois c’est sûr : j’ai trouvé mon Connor.

Duanduan Hao
Photo B. Cottet/Strates

Pour le deuxième récital, le public est forcé de quitter le Studio Ernest-Ansermet et de revenir au Conservatoire. Quelle tristesse, d’autant plus que Sano est éliminé. Il ne peut y en avoir qu’un. Je me console en voyant que Moon et Moutouzkine font partie des huit candidats qualifiés. Deux sur trois, c’est déjà pas mal. Pour cette partie de la compétition, les jeunes pianistes ont une totale liberté dans le choix de leur programme qui ne peut dépasser une heure. L’occasion de les juger non seulement sur leur jeu, mais aussi sur la justesse et l’originalité de leur sélection. A cet exercice, un candidat sort du lot. Plus tard, lors de la remise des prix, Jean-Claude Pennetier parlera de « moments de grâce » atteints par certains des pianistes durant la compétition. Pour moi, il y en avait vraiment un : le deuxième récital de Duanduan Hao, prodige Chinois de 18 ans au visage joufflu et au physique de panda. Tout commence avec les Images de Debussy : son jeu me fait entrer dans un rêve, dans un monde flottant aux mélodies étranges et mystérieuses. Hao fait vivre la composition : il transmet des émotions puissantes à la salle électrisée. Je vois une spectatrice en transe devant moi, la tête levée et les yeux fermés : elle est plongée dans cette rivière sonore, comme moi qui vois des reflets partout dans l’eau pure qui coule. Ginastera succède à Debussy et Liszt à Ginastera. Le ton se durcit, devient plus explosif : Hao en perd ses lunettes, mais parvient tout de même à achever sa performance grandiose sur l’Allegro energico de la Sonate S178. La dernière note jouée, il reste figé en silence, le bras levé. Le public prend quelques instants avant de sortir de sa stupeur. Les applaudissements n’en finissent pas. Quatre fois, les spectateurs réclament le retour de Hao sur scène. Il se courbe modestement à leurs désirs. Aucun candidat n’a été pareillement acclamé depuis le début de la compétition.

Finales
Duanduan Hao est qualifié pour la finale, tout comme le Sud-coréen de 19 ans, Da-Sol Kim, et le Hollandais Hannes Minnaar. Exit Moon et Moutouzkine, sans avoir démérité. Moon recevra même le prix « Georges Leibenson » pour la récompenser de son talent et de sa beauté. Pour la première finale qui se déroule encore au Conservatoire, les trois pianistes restants doivent choisir un de deux Quatuors avec piano de Mozart. Ils décident tous de jouer le Quatuor No. 1 KV 478, accompagné à chaque fois par le « Beethoven Quartett » devenu « Beethoven Trio » pour l’occasion. Pour les juges, c’est idéal : pour le public, un peu moins. J’aime Mozart, mais écouter la même pièce trois fois de suite pendant plus d’une heure et demie met cet amour à l’épreuve. J’ai la tête qui tourne à force de répétitions. Les trois finalistes se valent. Seul Da-Sol Kim me semble légèrement en retrait : son jeu trop discret est en partie étouffé par les trois instruments à cordes. Rien de rédhibitoire toutefois. Il faudra attendre la grande finale du lendemain pour les départager.

Hannes Minnaar
Photo B. Cottet/Strates

Le Victoria Hall, rempli, scintille de mille éclats dorés. Sous les anges joueurs de lyre et les bustes de femme ailés, les musiciens de l’Orchestre de la Suisse Romande – dirigé par Marcus Bosch – accordent leurs instruments. Les nombreux jeunes dans le public attendent impatiemment. Une caméra de la TSR est présente pour filmer le triple concert qui est également diffusé en direct sur Espace 2. Chaque candidat doit interpréter l’un des 11 Concertos proposés par la direction du Concours. Da-Sol Kim joue le Concerto No. 1 en Mi bémol Majeur de Liszt, Duanduan Hao le Concerto No. 4 en Sol Majeur de Beethoven. Les deux premiers finalistes font bonne impression, mais cette soirée ne sera pas la leur. Elle consacrera le jeu clair et dansant d’Hannes Minnaar. Le Batave de 23 ans au physique lisse de collégien modèle a traversé toute la compétition sans coup fracassant, mais la précision et la justesse de son jeu sont attractives. Son interprétation du Concerto No. 5 en Mi bémol Majeur de Beethoven n’est pas sublime, mais reste très entraînante. Après délibération du jury et un (mauvais) verre de vin censé rendre l’attente moins longue, Hannes Minnaar est annoncé vainqueur par défaut du Concours de Genève. Une fois encore, pas de premier prix. Ça devient une habitude. Le jury exigent a décidé qu’aucun des candidats ne méritait de recevoir cette consécration suprême. Le public est quelque peu désabusé : derrière moi, j’entends une voix qui demande ce qu’il faut faire pour l’obtenir, « ce Saint Graal ». « S’appeler Martha Argerich, » répond une autre.
Pas tout à fait, mais on comprend. Quand on sait que Maurizio Pollini n’a obtenu que le deuxième prix en 1957…

Jeremy Ergas