La Comédie au théâtre du Loup
Entretien : Dorian Rossel

Dorian Rossel met en scène Quartier lointain, fable en forme de conte initiatique tirée d’une bande dessinée de Jirô Taniguchi.

Article mis en ligne le février 2009
dernière modification le 19 mars 2009

par Bertrand TAPPOLET

Quartier lointain est le récit de plusieurs possibles et temps multiples qui cohabitent en un seul être. Une sorte de Bildungsroman bouleversant sur la grande question trop souvent corsetée par la mécanique du quotidien :
« Que faire d’une vie ? ». Une fable en forme de conte initiatique tirée d’une bande dessinée de Jirô Taniguchi.

Revivre sa vie
Ce jour d’avril 1998, un homme s’apprête à prendre le train pour rentrer chez lui, à Tokyo. Il s’appelle Hiroshi. C’est un cadre d’entreprise presque cinquantenaire comme le Japon en génère des millions. Il se retrouvera réincarner dans sa peau d’adolescent de 14 ans avec une conscience d’homme mûr. Le bédéiste et poète de l’image japonais Taniguchi revisite le thème du voyage dans le temps et apporte des réponses élégantes aux paradoxes bien connus du retour vers son propre passé et des interactions avec son présent immédiat. Ni adaptation, ni transfiguration de l’œuvre du maître, la mise en scène de Dorian Rossel se veut une approche de cette dimension de soi où tout paraît à la fois étranger et familier. Elle se situe dans la lignée de ses précédentes mises en scène questionnant les canons et les voies de la représentation.
Dans la peau de soi-même. L’idée de base n’est pas forcément révolutionnaire, mais l’adolescent qui avait énormément de regrets en entrant dans la vie adulte avec le sentiment d’avoir gâché une partie de sa jeunesse et qui se voit offrir une nouvelle opportunité de revivre cette période va radicalement changer la vie du salary-man. Un conte doux et cruel d’une vie qui s’illustre sobrement, évitant la candeur de l’enfance et privilégiant un point de vue objectif. Entretien avec Dorian Rossel.

L’équipe de « Quartier lointain »
Photo Jean-Luc Marchina

Comme être étranger à soi-même ? Comment renouer avec l’image de soi à un autre âge de la vie avec le poids des ans ?
Dorian Rossel : À mon sens, c’est un homme qui se cherche et tente de s’incarner. Il est amené à changer son point de vue, sa perception des événements qui l’ont constitués. S’il y a une part psychanalytique dans ce récit, il ne s’agit pas d’imposer une anamnèse sur scène. Entre l’enfant que l’on est à 14 ans et l’homme que je suis maintenant, existe toute une série de positionnements qui ont naturellement évolué.

C’est aussi l’histoire d’un déplacement géographique, par rapport à soi, la fuite.
Il est important d’essayer de trouver sa place, son rapport juste au monde, d’être utile au monde. C’est aussi un voyage vers un père. Et une mère qui ne s’était jamais plainte que son mari soit parti. Ce qui a toujours semblé étrange à Hiroshi. Il se rend compte qu’il est en train de reproduire ce schéma. L’auteur parle de l’identité à travers des constructions dramaturgiques plus proches du cinéma, du fantastique que du théâtre. C’est une manière d’ouvrir les possibilités du théâtre en se rendant compte que les cadrages sont des choix narratifs. Ce rapport au plan séquence, à la contemplation, au silence et l’accent mis sur un usage parcimonieux du texte m’intéresse. On doit ainsi trouver une indépendance par rapport à la composition des planches de Taniguchi ayant une manière particulière de faire passer le temps et l’espace à la scène. D’où la nécessité de questionner l’art du théâtre.

« Quartier lointain »
© Carole Parodi

Il y a un art du figé et du remplissage chez le Japonais avec une multitude de détails. On peut retrouver de grands maîtres de l’estampe japonaise dans la transposition sidérante des paysages. Comment avez-vous ressenti le trait de Taniguchi ?
C’est davantage l’esprit que la forme que l’on tente de retranscrire. À mon sens, il s’agit d’un dessin net, précis, d’une grande finesse de traits écartant le superflu. Autant de qualités que j’apprécie dans le théâtre. Loin d’être figé, cet artiste est amené à bouger par les circonstances qui l’entourent. Dans un travail qui privilégie le méditatif, l’artiste – mine de rien – nous emmène au cœur d’une émotion. À la manière parfois d’Ozu, c’est une forme impressionniste, par petites touches. Par son sens incomparable de l’espace et de la présence humaine, Ozu fait preuve d’une telle originalité technique qu’il pose des questions fondamentales au cinéma en tant que dispositif de représentation. Pourquoi dès lors ne pas tendre à cette qualité de rendu d’un réel flottant ? Comment partager ce temps mêlé et aller dans cette finesse de trait ? Le théâtre ne laisse pas nécessairement la possibilité de faire apparaître des paysages.

Hiroshi arrive à acquérir une densité, à se rapprocher de sa famille au présent, dont il s’est notablement éloigné en tant que salarié.
C’est un protagoniste qui prend conscience qu’il est en train de passer à côté d’éléments de sa vie, notamment ses enfants, son épouse, sa famille. Il ne s’agit pas d’en faire un propos moral. N’est-on pas sur le point de précisément passer à côté de son existence ? Le spectateur ne devrait pas être uniquement à contempler une fable, un spectacle qui se déroule sous ses yeux. Mais que la création se déploie véritablement en chaque spectateur. Pour l’interroger sur sa place, son inscription dans le mouvement, la critique, les questions induites par la pièce.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

« Quartier lointain ». La Comédie au Théâtre du Loup, du 20 février au 8 mars 2009. Rés. : 022 320 50 01