Scènes parisiennes : “Patty Diphusa“

Le Théâtre du Gymnase Marie Bell propose une lecture de l’héroïne créée par Pedro Almodovar.

Article mis en ligne le décembre 2006
dernière modification le 18 juin 2007

par Bertrand TAPPOLET

Patty Diphusa est un personnage fictionnel, une star internationale de l’industrie du X, décomplexée, inventée par Pedro Almodovar dans les années 80, une période désinhibée. Où tout semblait permis avant le reflux des années sida.

Le cinéaste, écrivain et comédien signait dans la presse madrilène (La Luna, Diario 16, El Globo, El Vibora) des chroniques qui narraient le quotidien de cette figure fantasque, "baroque, brutal, violente, solide" aux yeux de l’auteur. Ces chroniques ont été réunies dans un roman avant d’être mises en scène par Séverine Lathuillière. "La mise en scène propose au spectateur de découvrir Patty, un mythe qui, grâce à la scène, aura la possibilité d’avoir un corps, et grâce à l’image de devenir à son tour une star de cinéma. Mais ce mythe n’aura qu’un temps car l’auteur, double de Patty, rôde", précise la metteure en scène. Patty Diphusa est à la fois la première héroïne d’Almodovar, celle qui inspirera les prochains rôles féminins de ses films, notamment Kika interprétée par la frémissante Vittoria Abril, et aussi l’alter ego du cinéaste, son double féminin souvent présent au fil de ses opus.
La comédienne Emmanuelle Rivière est de manière inspirée et convaincante, Patty, qui comme artiste engagée, signe des pétitions pour et contre l’Otan, sert de médiateur entre l’Episcopat et le Gouvernement, est en contact intime avec l’ETA, donne des conférences sur l’importance des drogues dans les milieux défavorisés. À l’ère de l’intimité surexposée, Patty pense que c’est une forme d’honnêteté envers son public que de parler de ce qu’elle connaît le mieux : elle. L’actrice X est alors engagée par un directeur de chaîne TV. Patty ne dort jamais, tout est nuit, et quasi toutes les nuits sont un arsenal de variations sexuelles inimaginables, enfiévrées d´élixirs infinis. Une fuite rêvée de la solitude caractérisée par le nihilisme. Elle rappelle aussi qu’Almodovar est l’auteur de Fuego en las entrañas, un livre de contes érotiques. Patty soliloque devant la caméra, elle ouvre aux téléspectateurs les veines palpitantes de son intimité, ses états d’âme, ses expériences, son quotidien, sa vie. Elle aime la célébrité, les hommes, la fête, la frivolité et la pornographie.
Dans la scénographie, Séverine Lathuillière s’est souvenue que l’artiste suisse Pipilotti Rist dans « PickelPorno » (1992) reprenait le déroulement rythmique du film pornographique classique (gestes d’attraction, enchâssement des corps), dévoyant la crudité de celui-ci dans une suite de séquences ultra-colorées où les corps des amants se font et se défont, flottent et basculent dans l’espace comme des bulles, le tout en esthétique "clip". Une séquence de la pièce semble d’ailleurs directement puisée à une vidéo onirique saturée de couleurs incandescentes où Rist se noyait dans une étendue de magma tout en appelant à l’aide. Elle explorait alors notamment la démence quotidienne née des problèmes en suspens, telle la plus haute des solitudes, mais toujours avec humour, cette politesse du désespoir (Selfless in the Bath of Lava, 1994). Le dispositif imagé évoque aussi l’œuvre de la vidéaste plasticienne Ellen Cantor qui dévoile souvent la souffrance de l’amour déchiré et l’incompréhension naturelle entre l’homme et la femme. Elle semble révéler le rôle de victime tenu par la femme en général dans la relation amoureuse. Comme Lathuillière avec le travail d’artistes contemporains, Cantor mélange les citations cinématographiques, une optique qui la rapproche de celui d’un DJ mixant plusieurs musiques et jouant avec des matériaux existants.

Bertrand Tappolet

Patty Diphusa. Théâtre du Gymnase Marie Bell 38 boulevard de Bonne Nouvelle, 75010 Paris. Jusqu’au 30 décembre. Rés. : 00331 42 46 94 82