Fondation Gianadda, Martigny
Martigny : Images saintes

Jusqu’au 13 juin, coup de projecteur sur une sélection d’icônes rares de la Galerie Tretiakov de Moscou.

Article mis en ligne le février 2010
dernière modification le 16 juin 2010

par Sarah CLAR-BOSON

Après les trésors du musée Pouchkine, la Fondation Gianadda continue sur sa lancée russe avec, pour la troisième fois, une sélection d’icônes rares de la prestigieuse Galerie Tretiakov de Moscou, heureux choix en cette période de festivité chrétienne et de recueillement pour tout spectateur en quête de dépaysement et de splendeur picturale et esthétique.

Faisant suite à l’exploration de la peinture russe ancienne entamée en 1997 et 2000, cette exposition tente de progressivement s’ouvrir à l’individualisation croissante des icônes, et par-là même de leurs auteurs. En effet, contrairement à leurs pendants occidentaux dès le XVIème siècle, rares sont les peintres d’icônes à jouir d’une renommée propre, qui ne dépasse au demeurant guère les frontières de la Sainte Russie. En ce sens, le sous-titre aussi maladroit qu’inélégant de l’exposition octodurienne (Maître Denis, Roublev et les autres) non seulement prête à interprétation erronée et contredit le statut même de peintre d’icône, mais, par sa formulation, va aussi à l’encontre de sa démarche affichée de mise en lumière de grands maîtres de la discipline. Encore plus regrettable, ni le catalogue ni les notices explicatives inexistantes de l’exposition ne font place aux biographies détaillées et mises en contexte que mériteraient les quelques figures majeures, héritiers de Théophane le Grec, que sont Andrei Roublev, Maître Denis ou Simon Ouchakov et leur influence spécifique sur l’art de l’icône. Enfin, on aurait souhaité davantage d’éclaircissements des différents styles régionaux, plus aisés à distinguer qu’il n’y paraît, là aussi afin de valoriser la richesse et la diversité des maîtres et de leurs ateliers respectifs. Certes, certains argueront que le peintre se doit de disparaître devant l’image sainte et sa portée religieuse en tant qu’objet de dévotion où s’incarne matériellement le Divin, ce qui la distingue de la tradition catholique depuis la Querelle des Images et le Concile de Nicée en 787. Hélas, jouir temporairement d’une matière aussi rare que ces trésors russes et se borner à un accrochage dénué d’originalité génèrera malheureusement une frustration réelle et justifiée chez les amateurs éclairés.

Magie
Toutefois, comme lors des deux précédents rendez-vous avec ces chefs-d’œuvre dont l’hiératisme solennel ne manque pas d’impressionner ou d’intimider, la magie opère. Les sujets traditionnels isolés très introspectifs tels que la Madone à l’enfant ou la Sainte Face, ou les compositions sophistiquées telles que les grandes iconostases ou le Jugement Dernier, sont autant d’occasions pour les zographes et leurs suiveurs de déployer leur talent et développer de puissants styles locaux tout en respectant les canons iconiques. Ceux de Novgorod, Pskov, Rostov et enfin Moscou s’affirment chacun dans une palette de coloris et de nuances propres et certaines libertés iconographiques tout en respectant les sujets rigidement codifiés. En contemplant néanmoins cette stupéfiante unité issue en droite ligne de Byzance et s’étant forgé une identité propre sur la base de celle-ci, rendue d’autant plus éclatante après la chute de Constantinople, on ne peut qu’admirer l’hommage appuyé mais incroyablement novateur des premiers constructivistes russes des années 1910 à 1930 à cet héritage (citons Malevitch, Chasnikh, Suetin, Khidekel, et surtout le grand Jawlensky et sa série de Saintes Faces). L’art abstrait russe ne peut être appréhendé ni compris en-dehors de ses racines anciennes, nourries de la tradition de la peinture d’icône. On attend hélas toujours une exposition digne de ce nom rapprochant les deux productions, qui s’avèrerait sans nul doute absolument captivante.

Contemplation intérieure
L’éclat artistique des panneaux présentés à Martigny, où se mélangent dans une sévère codification tantôt un dépouillement de mise en scène propre à souligner l’atemporalité des images et leur contexte céleste, tantôt des sujets bibliques et théologiques au programme parfois très complexe (dont témoignent les panneaux d’iconostases) capture le regard du spectateur et conserve le pouvoir de plonger celui-ci dans la contemplation intérieure, purement artistique pour certains, mystique pour d’autres. La fonction d’intercession de l’icône définit son essence même et dicte tous les canons iconographiques de celle-ci, de son héritage byzantin jusqu’à ses spécificités russes régionales. On comprend dès lors combien cette valeur est vivace depuis l’ère post-soviétique, mais aussi sous l’ancienne dictature communiste, car l’icône possède le pouvoir de définir à la fois une identité historique nationale et religieuse. Christ en majesté, Mère de Dieu intercédant pour les croyants, Pères de l’Eglise Orthodoxe oeuvrèrent ainsi pour l’édification grandiose d’un immense empire, qui continuera à se définir politiquement et théologiquement.

Sarah Clar-Boson

« Images saintes, Maître Denis, Roublev et les autres », Galerie Nationale Tretiakov Moscou, Martigny, Fondation Pierre Gianadda, jusqu’au 13 juin 2010.