Scènes lyriques viennoises
Vienne : à l’heure des changements

Commentaires sur : La Forza del destinoMacbethIl Mondo della luna.

Article mis en ligne le mars 2010
dernière modification le 20 mars 2010

par Eric POUSAZ

L’Opéra de Vienne, tout prestigieux qu’il soit, a longtemps joui d’une réputation douteuse eu égard à ses mises en scène vieillottes, surexploitées par un système de rotation du répertoire qui remet à l’affiche les mêmes décors un nombre incalculable de fois.

Tosca, par exemple, est encore jouée dans une mise en scène commandée par Herbert von Karajan lorsqu’il était aux commandes de l’institution et Dominique Meyer, le futur directeur, promet qu’il ne la laissera pas partir aux oubliettes  ! Il en va pour ainsi dire de même pour Madame Butterfly ou Le Barbier de Séville.... Néanmoins, les choses semblent devoir changer. En mieux  ? Voire…
Verdi à l’épreuve des relectures ‘conceptuelles’

La Forza del destino a bénéficié d’une nouvelle production il y a un peu plus de deux ans. Monté par le metteur en scène britannique et directeur du Festival de Bregenz David Pountney dans les décors modernistes de Richard Hudson, l’opéra bénéficie d’un relookage radical : l’histoire se déroule dans un pays en guerre qui pourrait être la Serbie ou la Palestine. Des soldats haineux s’y livrent à toutes sortes d’exactions. La seule touche de légèreté est apportée par Preziosilla qui survient sur le champ de bataille déguisée en cow girl américaine armée d’un colt qu’elle manie avec aisance ; elle porte évidemment une chemise de flanelle et des shorts rouges extra-courts ; munie de bottes sexy et d’un chapeau noir, elle se trémousse comme si elle incarnait le rôle principal dans la comédie Annie Get Your Gun alors que divers danseurs se chargent d’animer la Chorus Line. Inutile de dire que cela ne fait pas sens et contredit le message d’un Verdi qui partait en guerre contre toute forme d’exploitation de l’homme par l’homme.

David Pountney

Musicalement, les choses se situent à un meilleur niveau, surtout grâce à la voix lumineuse d’une Nina Stemme inspirée en Leonora et au timbre charnu et sensuel de Nadia Krasteva en Preziosilla. Ferruccio Furlanetto paraît quelque peu fatigué en Padre Guardiano alors que le ténor coréen Francesco Hong fait grande impression avec son aigu impavide en Don Alvaro, même si ses libertés stylistiques ne sont pas au goût de tout le monde. Marco di Felice est un Don Carlo solide à défaut d’être enthousiasmant alors que Melitone, alias Sorin Coliban, se contente de faire de la figuration avec un timbre sonore mais peu riche en nuances. Le chœur, dont maintes séquences ont été scandaleusement raccourcies surtout au 3e acte, fait excellente impression alors que l’orchestre, imprécis sur la direction d’un Paolo Carignani qui a dû manquer de répétitions, ne se hisse pas à la hauteur de ce qu’on est en droit d’attendre d’une maison d’opéras aussi prestigieuse. (Représentation du 19 décembre)

Macbeth, vu deux soirs plus tard, est encore plus catastrophique bien qu’il s’agisse là d’une novelle production qui en était à sa cinquième représentation seulement. Tout suscite la colère dans cette réalisation scénique d’une rare ineptie : la distribution paraît mal à l’aise, malgré la présence de grands noms, la mise en scène aligne les poncifs du plus mauvais goût et le chef étale au grand jour une criante méconnaissance du style verdien dans un fracas de cuivres assourdissants.
Bien connu des Genevois, Simon Keenlyside n’est pas à sa place dans le rôle titre : le timbre est plutôt lyrique et manque de générosité ainsi que de punch dans l’aigu ; l’acteur est grandiose, certes, mais le chant reste trop technique et lasse par excès d’aridité. Sa partenaire est Erika Sunnegardh, une chanteuse dotée d’un soprano fluet qu’elle force à longueur de soirée pour remplir d’une vigueur vipérine le rôle de Lady Macbeth – mais ses efforts restent vains. On n’entend que quelques cris, deux ou trois notes assurées dans la quinte supérieure et surtout de vilains sons que l’orchestre, fort opportunément, couvre d’un voile pudique dans le bas de la tessiture. Dimitri Pittas en Macduff et Stefan Kocán en Banquo font honneur au chant à l’italienne, mais malheureusement leurs rôles restent épisodiques.
Le chœur est excellent, comme son habitude (mais il se voit aussi privé de l’hymne final !) alors que le chef espagnol Guillermo Garcia Calvo se démène pour tirer le plus de son possible d’un orchestre qui semble hésiter à le suivre sur un chemin aussi cahoteux. Vera Nemirova voit en Macbeth une histoire de clowns tristes. Les sorcières sont des clients d’un spa de luxe enclines à faire de l’aérobic en plein air ou à monter des petits spectacle graveleux sur une petite scène de fortune ; les assassins de Banquo sont des guignols munis de gros nez rouges qui font les pitres devant leur future victime sans songer le moins du monde à se cacher ; le roi Duncan se livre à un striptease intégral avant de se mettre au lit avec son mignon. On n’évite bien entendu pas la scène de douche avec nudité plus ou moins assumée, le massacre à la mitraillette en plein banquet pour le final du 2e acte, et ainsi de suite. De ce fatras scénique ressort un ouvrage bancal dont le spectateur se demande bien ce qui a pu justifier son inscription au répertoire de l’Opéra. Inutile de dire que les revendeurs de billets font la queue devant la salle avant le spectacle pour tenter de se défaire de leurs sésames onéreux mais bien inutiles. (Représentation du 21 décembre)

Haydn redécouvert
Pour fêter ses quatre-vingts ans, Nikolaus Harnoncourt a obtenu du Theater an der Wien la mise à l’affiche d’une nouvelle production du Mondo della luna, une comédie farcesque de Goldoni qui brocarde les petits travers d’un bon bourgeois crédule, mais riche, qui s’oppose aux mariages d’amour de ses deux filles. Berné dans les grandes largeurs, il finit par consentir au bonheur des deux donzelles alors que l’ouvrage se termine dans la joie.

« Il mondo della Luna » avec Dietrich Henschel (Buonafede) & Vivica Genaux (Ernesto).
Copyright : Stephan Trierenberg

Le plus étonnant est ici la diversité de la musique. Le compositeur semble soucieux d’expérimenter de nouvelles structures d’airs et des formes inédites de récitatifs. L’orchestre se fait partenaire à part entière de l’action : il soupire avec les amants éconduits, il anime le décor de ses chants d’oiseaux ou de ses ballets de nymphes – bref : il s’impose comme le spiritus rector de l’entreprise. Le grand chef autrichien rivalise d’énergie et d’ingéniosité pour donner le maximum de diversité à cet accompagnement orchestral dont Mozart n’eût pas eu à rougir et parvient à faite passer cet opus de près de trois heures sans qu’aucun signe d’ennui ne se manifeste dans l’assemblée. Fêté en fin de soirée, Harnoncourt avait le sourire satisfait d’un découvreur qui fait prendre conscience de l’injustice du mépris dans lequel le public de notre temps s’entête à tenir Haydn, réputé ennuyeux et peu inspiré dans ses ouvrages lyriques.
La distribution est dominée par un irrésistible Dietrich Henschel en Buonafede : son chant reste d’une précision exemplaire jusque dans la caricature alors que le jeu scénique, véritablement athlétique, place pendant tout le spectacle ce personnage au centre de l’intérêt sans qu’il ne présente aucun signe de défaillance. Vivica Genaux ne fait qu’une bouchée du rôle relativement court d’Ernesto, un emploi de travesti à qui elle prête sa voix ample mais magnifiquement contrôlée dans les passages d’agilité. Le ténor neuchâtelois Bernard Richter peine à convaincre vocalement avec un chant qui ne trouve que rarement son équilibre tout en camouflant mal quelques gros problèmes techniques. Maité Beaumont fait preuve d’un abattage sans faille en Lisetta, une servante délurée dont les éclats vocaux ne manquent d’impressionner jusqu’à son barbon de maître. Christina Landshamer et Anja Nina Bahrmann campent les deux jeunes filles contrariées avec beaucoup d’aplomb alors que Markus Schäfer en faux empereur lunaire sait mettre les rieurs de son côté sans forcer la note.
La mise en scène de Tobias Moretti ne donne pas dans la dentelle et accompagnerait idéalement une opérette d’Offenbach avec ses gags grossiers et ses coups de théâtre télescopés. Pourtant, une telle approche convient bien à cet ouvrage où la trame de l’intrigue reste bien trop lâche pour maintenir l’intérêt en éveil pendant trois heures. A l’arrivée, un théâtre hilare a fait fête aux interprètes et, à travers eux, à un compositeur dont il a redécouvert le génie propre. (Représentation du 22 décembre)

Eric Pousaz