A Vidy-Lausanne et au Poche-Genève
Entretien : Au sujet de “Elvire Jouvet 40“

Le metteur en scène Miguel Fernandez monte Elvire Jouvet 40, avec les comédiens Jacques Roman et Isabelle Caillat.

Article mis en ligne le mars 2010
dernière modification le 22 mai 2010

par Frank DAYEN

En 1986, la metteuse en scène Brigitte Jacques adaptait sept cours d’art
dramatique que l’illustre Louis Jouvet avait donnés en 1940 au Conservatoire de Paris. Aujourd’hui, Miguel Fernandez propose sa version de cette leçon de théâtre capitale en mettant en évidence le seul credo du théâtre : l’exigence.

Coproduction Vidy-Poche, Elvire Jouvet 40 est ici mis en scène par Miguel Fernandez. Jacques Roman (Louis Jouvet) et Isabelle Caillat (Claudia) se partagent les rôles principaux. Les trois protagonistes détaillent ce projet.

Miguel Fernandez : En 1990, la RSR avait obtenu les droits pour transmettre sur les ondes l’adaptation que Brigitte Jacques a faite de ces cours de Jouvet. A l’époque, je participai à l’aventure radiophonique en tant que figurant. Depuis lors, je n’ai cessé de revenir à ce texte. Le monter aujourd’hui constitue une étape dans mon parcours de théâtre. En effet, après 20 ans, je me rends compte que les questions qui me préoccupent – et devraient préoccuper tout comédien - sont celles de Jouvet. Mais, comme lui, j’ignore les réponses (rires).
Jacques Roman : L’autre figurant pour la radio en 1990, c’était moi ! Mais ma rencontre avec Jouvet remonte à mon premier emploi dans le théâtre, lorsque je jouais sous la direction d’une metteuse en scène qui était une des élèves que Jouvet a recrutées en 1940. J’ai l’impression que, pour moi, Jouvet ouvre et ferme une boucle.

« Elvire Jouvet 40 »
© Mario Del Curto

L’exigence jusqu’à la folie
MF : Notre spectacle n’est ni une commémoration, ni une sacralisation de l’illustre homme de théâtre.
JR : Pas plus qu’une tranche de vie. Et pas question d’imiter Louis Jouvet.
MF : C’est en quelque sorte la revisitation d’un texte important, dont l’objet est la transmission : d’un maître à son élève d’abord, d’un comédien à son public ensuite. Au préalable, il faut se demander pourquoi Brigitte Jacques a choisi ces sept leçons-là – sur une scène spécifique de Dom Juan - et pas d’autres. Et puis savoir que Jouvet ne monte Dom Juan qu’en 1947, soit sept ans après les cours qu’il a donnés sur cette pièce. En plus, si les autres écrits de Jouvet sur ses mises en scène parlent bien de sa conception dramaturgique de Dom Juan, ils ne mentionnent à nulle part ce que leur auteur attend des comédiens. Je dirai donc que ces cours de 1940 constituent une clé, si ce n’est LA clé pour comprendre Jouvet et ses attentes des comédiens. Ce texte revêt donc une importance capitale.
JR : On peut dire qu’au cœur d’Elvire Jouvet 40 se trouve la transmission exigeante de l’exigence. Non seulement Jouvet demande à ses élèves d’être exigeants envers eux-mêmes, mais le maître lui-même incarne cette exigence, jusqu’à l’extrême.
MF : Jouvet demande à ses élèves une mise en danger, une véritable exhibition des sentiments.
JR : Brigitte Jacques a raison de dire que c’est presque une sorte de folie qui anime Louis Jouvet dans sa direction de Claudia : ce qu’il lui demande est impossible. En partie parce que le maître – familier de Giraudoux et Claudel - envisage cette scène de façon quasi mystique : il parle de l’annonciatio à Elvire, de son entrée comme extatique, de révélation intérieure, de transfiguration. Et il considère Dom Juan comme une comédie religieuse, “un miracle du Moyen Age“ : « Au bout d’un moment, cette scène sent l’encens », confesse Jouvet.
Isabelle Caillat : Une élève d’un cours de théâtre aujourd’hui se sentirait perdue face aux demandes d’un professeur tel que Jouvet, tellement habité par les personnages de Molière. Cependant, même si ce texte pourrait donner au public une autre image de Louis Jouvet, sa figure demeure attachante, parce qu’une certaine générosité se perçoit dans sa disponibilité aux élèves. Il s’agit d’une exigence provocatrice. De même, si l’on tend bien l’oreille, Jouvet se contredit un peu à certains moments (à propos de la conception du rythme, de la diction, ou de sa définition du sentiment dramatique). Mais c’est justement ce qui est de l’ordre de l’impossible qui rend Jouvet très touchant. Son idée est claire : ce qui compte, c’est de toujours chercher.
JR : Jean Dubuffet dit « Il n’y a pas de but, il n’y a qu’un chemin ».
MF : Le poète Antonio Machado dit que le chemin se fait en marchant. La question est de savoir jusqu’où.
JR : C’est ce qui fait qu’Elvire Jouvet 40 est en même temps une leçon d’art, de l’inaccessible, et aussi une leçon de vie.

« Elvire Jouvet 40 »
© Mario Del Curto

Elvire Jouvet 40 actuel ?
JR : Je crois que ce fragment, oral – parce que ces cours ont été retranscris de l’oral à l’écrit -, se démarque de tout ce que Jouvet a écrit. Comme si Jouvet n’avait jamais réussi à formuler ce qui le travaillait dans le théâtre. A travers ce texte, on sent que Jouvet veut définir quelque chose, essaie de définir le comédien, tente de saisir ce qu’est un acteur. Cette quête s’apparente à la préoccupation d’Antoine Vitez, dans ses poèmes sur la solitude du metteur en scène. C’est ce qui est émouvant aussi.
MF : L’obsession qu’a Jouvet de l’absolutisme dans l’art marque tous les créateurs. Présenter Elvire Jouvet 40 aujourd’hui est l’occasion de poser des questions sur notre travail de gens de théâtre. Je pense que le public de théâtre n’est pas suffisamment exigeant – tout comme certaines productions théâtrales ici ou à Paris ! Celui qui n’a jamais été au théâtre doit pouvoir retirer quelque chose d’une représentation, non du seul divertissement. Parce que ce dernier terme signifie détourner, alors que le théâtre exige quelque chose du spectateur, le concerne, le sollicite. Jouvet insiste bien sur le goût de l’effort : « Chaque fois que vous éprouvez le sentiment qu’une chose vous est facile, je parle de choses obtenues sans effort, ce n’est pas bon. »

Propos recueillis par Frank Dayen

Théâtre de Vidy du 2 au 28 mars (www.vidy.ch ; 021 619 45 45) puis Théâtre de Poche à Genève du 19 avril au 16 mai (www.lepoche.ch ; 022 310 37 59).

Le titre Elvire Jouvet 40


Elvire, c’est la conquête de Dom Juan, que Molière fait entrer une dernière fois à la scène 6 de l’Acte IV : « cette femme qui vient là non seulement en envoyée céleste, mais comme une femme qui vient sauver son amant », pour reprendre Jouvet, « une des pièces les plus difficiles du répertoire ».
Louis Jouvet (1887-1951), c’est le comédien (il joue Molière, Genet, Claudel…), l’acteur (il tourne avec Duvivier, Clouzot, Carné, Renoir…), le metteur en scène (il monte La Guerre de Troie n’aura pas lieu et Ondine de son ami Giraudoux, il crée La Folle de Chaillot…), le directeur de théâtre (il refuse la direction de la Comédie Française pour rester dans son Athénée), le théoricien (il écrit Le Comédien désincarné…) et ici l’enseignant au Conservatoire. 40, c’est l’année 1940, époque sombre pour la France, occupée, et pour les théâtres nationaux, sous contrôle des Allemands.
Elvire Jouvet 40 est donc constituée de sept cours que Jouvet a donnés à ses élèves pendant la guerre, dont Claudia, élève juive, qui interprète, selon Jouvet, une des scènes les plus difficiles de Molière. Etait-ce une conversion que Jouvet exigeait d’elle ? ne serait-ce que pour la sauver ?
F.D.
de Molière et la comédie classique : extraits des cours de Louis Jouvet au Conservatoire (1939-1940).