Aux Bouffes du Nord
Paris : “Cercles / Fictions“

Le spectacle Cerles / Fictions créé Joël Pommerat est rare, précieux et total.

Article mis en ligne le mars 2010
dernière modification le 30 mars 2010

par Despoina NIKIFORAKI

Joël Pommerat et sa compagnie Louis Brouillard composent un spectacle qui mêle la réalité à la fiction. Écrivain et metteur en scène, Joël Pommerat, pour qui la recherche théâtrale ne cesse de le faire grandir, déploie son double talent pour proposer un théâtre qui rêve de représenter la vie.

Un théâtre qui peut encore rêver
Le théâtre des Bouffes du Nord se replie sur soi en mettant la scène à l’épicentre. Véritable quête artistique sur l’espace et le caractère prismatique de la fiction, comme d’ailleurs le titre l’indique, cette pièce invite les spectateurs à prendre place autour d’un événement indéterminé. Depuis le noir conventionnel du théâtre et alors que la salle est encore éclairée, une figure attablée, un lustre imposant et l’ombre d’un homme apparaissent. Commencée avant le début de la pièce, l’action se situe dans le présent de la représentation. Il n’y a ni ailleurs ni autrefois.
Le texte est fait sur mesure pour la scène : des saynètes vives et denses, traitant des divers rapports sociaux, d’inférieur à supérieur, avec comme résonance une guerre qui est sur le point d’éclater, alternent pour créer un univers réaliste d’où surgit la magie de l’artifice du théâtre. Ponctués intrinsèquement par la musique, le son et la lumière, les dialogues sont construits pour révéler des personnages dans la contradiction des situations mais surtout pleins de tendresse et d’émotivité. Le message est direct, sans détour, acide, drôle et infiniment juste.

« Cerles / Fictions » de Joël Pommerat
Photo Elisabeth Carecchio

Le spectacle que crée Joël Pommerat est rare, précieux et total. Architecte du texte et de l’espace, il donne à penser et à voir. Un couloir lumineux représente une demeure riche, des points lumineux animent les feuillages de la forêt, des  grilles de lumières signalent un parking, une femme en nuisette enveloppée d’un drap se trouve dans la chambre à coucher ; un présentateur costumé, debout sur une plateforme tournante, immobile et faisant parler ses mains, interpelle le public pour qu’il participe à un jeu dont il est lui-même la récompense. Sur une scène sensationnelle, l’auteur ne manque pas de cruauté : la société moderne est tournée en ridicule avec le leitmotiv « Croire en vous ».

Comme une horloge
Et la place des comédiens  ? Les scènes de groupes sont minutieusement orchestrées, tandis que les partitions individuelles sont merveilleusement exécutées. Les voix, proférées dans des micros, sont rassurantes et douces, au point qu’elles nous deviennent, toutes, familières. La scène est réglée comme une horloge afin de suivre la cadence des changements du décor. À travers une luminosité basse, un arrangement du plateau aux lignes épurées et une atmosphère qui peut atteindre le mystique, une paire de tennis jaunes, un anorak rouge se détachent de la pénombre pour ajouter un éclat.
La scène de Joël Pommerat, à la fin, réalise le rêve que promettait un personnage à un autre : un chevalier sur son cheval fait son apparition. Et même à cet instant ultime, la qualité de la technique employée est telle que les spectateurs n’arrivent pas à discerner le vrai du faux, la réalité de la fiction, à dire, finalement, si le cheval qui se lève sur ses pattes arrières est bel et bien réel.
Avec ce travail, l’écrivain et metteur en scène gagne une place dans la cour des plus grands ; dans le cadre de ce spectacle, nous pourrions dire qu’il s’agit d’une œuvre d’Ariane Mnouchkine revisitée.

Despina Nikiforaki

Le spectacle « Cercles / Fictions » se joue aux Bouffes du Nord, du 26 janvier au 6 mars 2010. Puis, il sera en tournée en France et en Belgique.