A l’Opéra de Paris
Entretien : Kim Begley

Rencontre avec un ténor attachant et plein de ressources, que les Genevois ont eu l’occasion d’entendre à plusieurs reprises.

Article mis en ligne le avril 2010
dernière modification le 24 avril 2010

par Christophe IMPERIALI

Il est actuellement l’insaisissable Loge dans L’Or du Rhin à l’Opéra de Paris ; il y chantera ensuite le capitaine Vere, dans le Billy Budd de Britten. Rencontre avec un ténor aux mille tours.

Voilà déjà plusieurs semaines qu’il ne reste plus un seul billet en vente pour L’Or du Rhin à l’Opéra de Paris. A chaque représentation, la Bastille est prise d’assaut ; des malheureux sillonnent la place avec des panneaux « je cherche 1 place », avant d’aller s’échouer, par dépit, dans quelque taverne des alentours pour noyer dans une bière franconienne leur dépit d’avoir été rejetés du Walhalla. C’est que l’événement est de taille : il y a 53 ans qu’un Ring complet n’a pas été programmé à l’Opéra de Paris. Et cette renaissance, qui plus est, coïncide avec la prise de fonction du nouveau directeur musical de la maison : notre jeune et talentueux compatriote Philippe Jordan.

Kim Begley
© Gavin Wilkinson

Un personnage captivant
Mais il en est un qui n’a jamais besoin de billet pour entrer où il le souhaite, tant il est captieux et retors. Dans L’Or du Rhin, on le voit tirer Wotan de plus d’un mauvais pas grâce à ses ruses : il s’agit de Loge, le dieu du feu. C’est lui que je suis allé rencontrer dans sa loge.
Loge – ou plutôt l’homme souriant et débonnaire qui, en cette occasion, lui prête sa voix de ténor : Kim Begley.
Voix de ténor, donc ; mais quelle voix de ténor ? Loge est parfois distribué à des “ténors héroïques“, parfois à des “ténors de caractère“, ce qui change considérablement la physionomie du personnage. Kim Begley, à ce qu’il dit, cherche à se placer entre ces deux traditions. Sa formation l’y invite tout naturellement, puisqu’il est d’abord comédien, et à ce titre particulièrement attentif au texte et à la caractérisation du personnage ; mais il a également chanté Siegmund et Parsifal, c’est-à-dire des rôles dont on considère généralement qu’ils requièrent une voix de “ténor héroïque“...
Kim Begley cherche donc à conserver à Loge sa part de lyrisme, en évitant par la même occasion de tomber dans le caricatural ; mais pour conjurer le risque d’une lecture monolithique, il s’attache à donner vie à chaque inflexion d’un discours toujours changeant, riche de double-fonds et de détours. Loge est d’ailleurs un personnage particulièrement captivant, parce qu’il est insaisissable et peut être compris et joué de bien des manières, ce qui, pour l’interprète, rend chaque nouvelle incarnation passionnante. Un chanteur qui connaît bien un rôle arrive toujours avec le poids de ce qu’il en a déjà fait, déjà compris, déjà ressenti. Mais chaque fois, tout est remis en jeu et il faut réapprendre à habiter son personnage.

Enjeux théâtraux
A propos de cette production de L’Or du Rhin, Kim Begley relève l’intérêt qu’il trouve à travailler avec un metteur en scène et un chef d’orchestre dont les parcours sont si différents : le premier, Günter Krämer, vient du théâtre, où il a déjà fait une longue carrière, puisqu’il approche les 70 ans, tandis que le second a toute la fraîcheur de sa jeunesse et arrive avec un regard neuf. Pour caractériser l’approche musicale de Philippe Jordan, Kim Begley (qui a chanté des parties du Ring sous la direction de chefs aussi différents que Christoph von Dohnányi, Giuseppe Sinopoli, James Levine ou Bernard Haitink) insiste sur un mot : la fraîcheur. Il note par ailleurs combien il est agréable pour les chanteurs de travailler avec un chef à la fois amical et ouvert, et extrêmement attentif au texte.

A la Bastille : « L’Or du Rhin » avec Kim Begley (Loge), Marcel Reijans (Froh), Samuel Youn (Donner), Sophie Koch (Fricka) et Falk Struckmann (Wotan).
Crédit : Opéra national de Paris/ Elisa Haberer.

Après cet Or du Rhin, et toujours à la Bastille, Kim Begley chantera le capitaine Vere dans Billy Budd. Après le feu, l’eau ; après l’univers légendaire des dieux, le monde réaliste de la marine de guerre ; après Wagner, Britten. Les Genevois se souviennent peut-être de la mise en scène de Francesca Zambello, qui avait été créée au Grand Théâtre en 1994. C’est cette production que l’Opéra de Paris reprend, à partir du 24 avril. Là aussi, il s’agit d’un rôle que Kim Begley connaît bien ; il l’a chanté notamment dans cette même mise en scène, lorsqu’elle avait été donnée à Paris il y a douze ans, et il se réjouit de retrouver un rôle qu’il a l’impression d’avoir mûri. En particulier, il se sent aujourd’hui plus proche du Vere qui, dans le prologue et l’épilogue, est un vieil homme qui se remémore un épisode déchirant de sa carrière...
Mais je n’ai pas encore rappelé que Kim Begley, c’était aussi notre Brouček genevois dans Les Voyages de Monsieur Brouček de Janáček, il y a deux ans ; c’était encore Hérode dans la Salomé de Strauss, en février dernier, et, il y a cinq ans, Florestan dans Fidelio de Beethoven. Wagner, Britten, Janáček, Strauss, Beethoven : voilà qui illustre bien la palette dont dispose ce ténor aux mille tours. S’il considère que sa voix convient mieux aux répertoires germanique et slave qu’au répertoire italien, ce qui l’intéresse au premier chef, ce sont les enjeux théâtraux des œuvres qu’il aborde. Kim Begley se dit un homme de la scène avant tout et, à ce titre, il avoue être fasciné, par exemple, par le génie théâtral d’un Janáček, par cette attention extrême apportée au détail du texte, dans une dramaturgie souvent complexe, et d’autant plus passionnante.
Quant à ses projets pour les prochains mois, il évoque surtout un pan de son activité qui lui tient particulièrement à cœur : la formation. Kim Begley estime en effet qu’il se doit de faire partager à de jeunes chanteurs les fruits de l’expérience qu’il a accumulée sur les scènes du monde entier. Il a déjà monté plusieurs productions avec de jeunes chanteurs, en Angleterre, et compte bien poursuivre sur cette voie pour aider les voix de demain à progresser vers leur plein épanouissement.

Propos recueillis et traduits par Christophe Imperiali