Théâtre du Crève-Cœur, Cologny
Cologny : “Madame fait ce qu’elle dit“

C’est Richard Vachoux qui met en scène cette pièce de Dubillard, qui se présente comme un véritable événement à Cologny.

Article mis en ligne le avril 2010
dernière modification le 18 mai 2010

par Maya SCHAUTZ

Madame fait ce qu’elle dit est la merveille que le metteur en scène Richard Vachoux attendait secrètement, selon ses dires, après sa longue carrière,
ses 250 rôles et autant de mises en scène, ses 35 ans d’enseignement au Conservatoire de Genève !

« Il a suffi au destin de me mettre en présence de Dubillard et de sa dernière œuvre pour que tout soit à recommencer. Ma sensibilité ne fit qu’un tour. Je n’avais jamais reçu de texte aussi rare, aussi beau et burlesque, tout ensemble, jaillissant d’humour, ravissant de poésie… Je n’eus plus qu’à faire taire mes états d’âme et me mettre au service de Madame. Il y a tant de beauté dans tout ce qui commence. »
Un événement donc, en première mondiale, au Théâtre de Cologny, pièce assortie de quelques Diablogues de l’auteur. À la fois poète et génial humoriste, acteur et metteur en scène de ses propres œuvres, Dubillard, né en 1923, s’est fait fort tout au long de sa vie et encore aujourd’hui d’animer « l’espace du dedans », le sien comme le nôtre. Célèbre dès ses Naïves Hirondelles en 1961, pièce que les Genevois purent apprécier alors au Théâtre de Carouge, notre auteur fit le bonheur à Paris d’acteurs tels Claude Piéplu, Jacques Seiler, Tania Balachova, Bernard Fresson, Madeleine Renaud, auxquels il se joignait lui-même. Après les Hirondelles, il y eut Le Bain de vapeur, La Maison d’os, Où boivent les vaches, Le Jardin des betteraves joué également à Genève, Méditation sur la difficulté d’être en bronze et Si Camille me voyait…
Ses pièces furent éditées dès 1966. En même temps il publiait un recueil de poèmes qui évoquait Charles Cros : Je dirai que je suis tombé et en 1974 un recueil de nouvelles Olga ma vache. Ses débuts notoires se firent dès 1955 dans les cabarets de la rive gauche avec son duo Grégoire et Amédée et à la radio, 5 minutes par jour sur France Culture et de même à la télévision française. Le grand succès rencontré par cette production déboucha sur l’édition des fameux Diablogues, suivis par Le Gobe-douille et L’eau en poudre. Acteur exceptionnellement doué, Dubillard fut dans ses rôles une sorte de clown moderne, lunaire, aux gestes inachevés de rêveur, qui collait à ses textes et leur donnait un prolongement mélancolique et humoristique néanmoins. Tout dans son écriture est à la fois charme, invention verbale, drôlerie qui tempère le tragique existentiel.

Anne Vaucher sera “Madame"

Lyrisme
Dans Madame fait ce qu’elle dit, nous percevons, grâce à son lyrisme envoûtant, une sorte de conte de fée pour tous les âges, de l’enfance à la vieillesse. Cette pièce parle d’abord de l’accomplissement de l’égalité des sexes et peut-être aussi du secret de la féminité en soi, de sa puissance. Il s’agit d’une pièce où Dubillard s’implique avec toute sa subjectivité : « Mon œuvre est une tentative pour élucider mon histoire personnelle après avoir traversé une crise d’aphasie cérébrale. » Pour Richard Vachoux, ce qu’écrit Dubillard ici « est une œuvre optimiste où tout est en mouvement contre tout ce qui contredit les vraies valeurs de la vie, une œuvre emplie de conviction, de croyance et surtout de vie intérieure. Son charme ensorcelle, délivre du discours unique qui emprisonne notre société ». Pour le metteur en scène, séduit en tout point, cette pièce est une véritable “opérette parlée“ !
Ionesco, auteur phare du jeune Théâtre de Poche dirigé par Richard Vachoux, qui le fit à découvrir aux Genevois, sut reconnaître d’emblée le talent et la force du nouvel auteur. Il écrivait à propos des Naïves Hirondelles : «  La pièce admirable de Dubillard est celle de la détresse de vivre sans pouvoir aimer, de vivre sans but et pour de faux buts. C’est une pièce de colère, d’une colère qui se brise contre les murs de l’impossible ». Or la pièce optimiste que nous promet Richard Vachoux semble devoir nous ramener davantage au sentiment du merveilleux que chacun porte en soi. Il est par conséquent urgent que nous goûtions, nous aussi à l’art subtil et poétique de l’auteur, afin de renaître à travers ses mots proférés par les comédiens pour accéder à notre “espace du dedans“.

Maya Schautz

« Madame fait ce qu’elle dit » de Roland Dubillard. Théâtre du Crève-Cœur, du 14 avril au 9 mai