Grand Théâtre de Genève
Entretien : Unsuk Chin

La compositrice Unsuk Chin nous parle de sa création.

Article mis en ligne le juin 2010
dernière modification le 13 juillet 2010

par Claire BRAWAND

Alice in Wonderland est le premier opéra de la compositrice coréenne Unsuk Chin. Créé à Munich en 2007, il sera l’événement lyrique à ne pas manquer en cette fin de saison 2010. Elève de Györgi Ligeti, Unsuk Chin est l’une des figures majeures de la musique de notre temps. A l’aise aussi bien dans des compositions de nature acoustique qu’électronique, elle combine avec art les formes et genres occidentaux à une orchestration qui doit beaucoup à ses origines asiatiques.

Son œuvre comprend trois concertos (son Concerto pour violon lui a valu le Grawemeyer Award en 2004), des pièces vocales (Akrostichon-Wortspiel, 1993) et des ouvrages pour ensemble (Xi, 1998). Parmi ses prochains projets, citons des pièces électroniques pour ensemble, un concerto pour clarinette, une composition pour grand orchestre… et un deuxième opéra !

Unsuk Chin
© Eric Richmond

Alice in Wonderland est votre premier opéra. Avez-vous ressenti la tradition de ce genre, son histoire, comme un poids durant la composition ?
Non, car cette longue tradition de l’opéra romantique ne m’a jamais vraiment intéressée. A mes yeux, même les opéras réussis ne le sont finalement qu’en partie. On retient quelques airs célèbres, mais il y a aussi beaucoup de remplissage. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je désirais écrire une composition qui ne soit pas seulement un opéra, mais qui puisse également s’écouter pour elle-même. Cela a été très important pour moi.

Pourquoi avoir choisi l’histoire de Lewis Caroll pour sujet ?
Alice au pays des merveilles m’a toujours fascinée. Quand je l’ai lue pour la première fois, j’ai retrouvé beaucoup d’éléments que j’avais déjà vécu dans mes rêves. Cela m’a bouleversé. Mais Ligeti, mon maître, avait l’intention de composer un opéra sur ce sujet, raison pour laquelle je m’étais jusqu’alors abstenu d’y toucher. Après de longues recherches, je n’avais toujours rien trouvé. C’est à ce moment que j’ai su par hasard que Ligeti n’avançait pas dans son travail. A l’époque, il était déjà très âgé et malade. Il semblait donc qu’il ne parviendrait certainement pas à réaliser son projet. C’est ainsi que j’ai osé m’approprier ce sujet.

C’est vous qui, avec la collaboration de David Henry Hwang, avez adapté le texte en livret. Pourquoi avoir ajouté la première et dernière scène qui se jouent dans un aéroport ?
Dans l’histoire originale, la première scène montre Alice qui lit des livres avec ses sœurs puis s’endort. La dernière scène raconte le réveil d’Alice. Je trouvais ces deux scènes banales et ne tenais pas à les garder. Je voulais essayer de trouver un cadre qui ait plus de sens à mes yeux.

« Alice in Wonderland »
© GTG / Vincent Lepresle

Le fait que le personnage principal soit un enfant a-t-il eu une influence sur votre langage musical ?
Oui, absolument. Je n’avais jamais écrit dans ce style avant Alice. Je voulais m’éloigner du langage qui était le mien jusque-là et prendre aussi distance avec le langage des autres compositeurs. Je voulais trouver une écriture simple qui produise une musique facile à écouter, accessible. Bien évidemment, si l’on entre dans les détails, c’est une musique très complexe et qui est loin d’être facile à jouer et à chanter.

Vous avez évoqué tout à l’heure l’importance de vos rêves dans le processus de composition. Comment les traduisez-vous en musique ?
Je ne peux pas affirmer que je traduis exactement ce que j’ai vu en rêve. Mais c’est vrai que le rêve est une partie essentielle de mon être et que j’essaie d’exprimer dans mes compositions ce que je suis. Les rêves en font donc naturellement partie.

Que racontent-ils ?
Il y a différents types de rêves. Certains racontent une histoire, mais la plupart représentent un moment, un état très abstrait qui est à la fois suspendu dans le temps, mais qui contient par ailleurs quelque chose de dynamique ; le temps s’y écoule. Ce sont ces deux moments contradictoires qui se trouvent réunis dans mes rêves. C’est difficile à expliquer...

Vous faites très souvent recours aux instruments de percussion. Pourquoi ?
Ma fascination pour les instruments à percussion vient en partie de ce que je suis Coréenne, et que notre musique est très vivante, très rythmique et emploie différents types d’instruments à percussion. Je suis également très influencée par le gamelan balinais. A travers l’emploi de ces instruments, la musique prend une couleur spéciale que j’apprécie beaucoup. La deuxième raison est que j’éprouve une certaine réticence à l’égard du son traditionnel des orchestres occidentaux, comme chez Beethoven, Brahms, Mahler. Quand j’écris une pièce qui a recours aux instruments traditionnels, j’essaie toujours de lutter contre ce son standard et je cherche à trouver une orchestration nouvelle afin de créer un corps sonore nouveau.

« Alice in Wonderland »
© GTG / Vincent Lepresle

Quelle est la leçon la plus importante que Ligeti vous ait enseignée ?
D’avoir des exigences élevées aussi bien envers les autres qu’envers soi-même. C’est quelque chose que Ligeti, contrairement à la plupart des compositeurs, pouvait transmettre à ses élèves car il avait lui-même déjà atteint énormément de choses durant sa vie de compositeur. Grâce à lui, ses élèves prenaient conscience des niveaux supérieurs auxquels ils pouvaient parvenir, chose impossible si l’on étudie auprès d’un compositeur moyen. C’est grâce à l’enseignement de Ligeti que j’essaie de toujours rester critique envers moi-même, de faire mon travail sans penser à réaliser par là quelque chose d’exceptionnel.

Avez-vous l’intention de composer un deuxième opéra ?
Oui, il est même en route. Il s’agit de la deuxième partie de l’histoire d’Alice : Through the Looking-Glass. L’histoire est, à mes yeux, encore plus intéressante que celle de la première partie. La création est prévue pour 2015-2016.

Propos recueillis et traduits de l’allemand par Claire Brawand

Les 11, 14, 17, 20, 22, 24.6.  : « Alice in Wonderland » de Unsuk Chin, Orchestre de la Suisse Romande, dir. Wen-Pin Chien, Chœur du Grand Théâtre, dir. Ching-Lien Wu, m.e.s. Jose Mira Bartov. Grand Théâtre (loc. 022/418.31.30)