Amsterdam Music Theater
Amsterdam : “Fliegende Holländer“

Engloutissement tragique à Amsterdam...

Article mis en ligne le juin 2010
dernière modification le 28 juillet 2010

par Anouk MOLENDIJK

Tour de force du chef Hartmut Haenchen et du metteur en scène Martin Kušej, le Fliegende Holländer du Muziektheater évite les écueils et nous transporte littéralement, avec les voix sublimes de Juha Uusitalo et de Catherine Naglestad.

Entre l’ouverture de l’œuvre dirigée avec passion par Hartmut Haenchen, et le premier tableau scénique, il y a un abîme. L’image que propose Martin Kušej, metteur en scène fidèle du Muziektheater, est celle d’un poisson mécanique qui palpite devant des portes vitrées lacérées par des traînées d’eau. La distanciation comique qui s’en dégage annonce l’esthétique de Kušej : le second tableau présentera des figurants sortis tout droit de La croisière s’amuse, gesticulant dans tous les sens, au milieu de leurs paillettes, en vêtements dorés…

Intensité
Tout laisse supposer que la scène contredira l’orchestre, qu’elle rendra l’œuvre plus ironique et plus moderne. Ce qui n’empêche pas l’arrivée du Hollandais et de son équipage d’être d’une grande intensité : ces damnés se collent aux vitres qui les séparent des autres naufragés, et le Hollandais s’avance entre eux, sans les voir, pour déclamer face au public son terrible destin. Un régime d’opposition s’installe alors entre les personnages tragiques et l’univers qui les entoure. Le Hollandais est en inadéquation avec le monde moderne, monde qui a évolué depuis les siècles qu’il passe sur les mers. Senta, elle, se présente comme l’autre pôle tragique, figure noire et pourtant si lumineuse. On la voit à son rouet, contemplant un vieux tableau maritime, assise au milieu des autres femmes du village, qui, en tenues de bain, se maquillent ou lisent des magazines people. Cette distinction passe par un jeu d’acteur d’une finesse extrême, qui situe le Hollandais et Senta dans un mode apsychologique et tragique, alors que les autres personnages, à l’instar de Daland, relèvent d’un pragmatisme grotesque. Erik, l’ancien fiancé de Senta, tout en noir, fusil à l’épaule, ne fait pas partie de cette folie dans laquelle sont lancés le Hollandais et Senta, sans pour autant se ranger du côté des villageois.

« Der Fliegende Holländer »

La fin de l’opéra, selon le livret, comprend le suicide de Senta, qui assure ainsi sa fidélité éternelle au Hollandais, et sa salvation. Ce dénouement est ici audacieusement relu : le metteur en scène charge Erik d’abattre stoïquement le Hollandais puis Senta, après la déclaration de fidélité de celle-ci. Mais cette vision peut parfaitement se justifier dramaturgiquement. Erik est en effet l’élément déclencheur de la fin tragique : en annonçant l’infidélité à venir de Senta, il pousse celle-ci à déclarer son amour éternel pour le marin damné.
Cet acte de parole, qui accélère le dénouement, est matérialisé par le coup de fusil du personnage.

Subtiles nuances
A cela s’ajoute une distribution vocale des plus réussies, du Hollandais à la cocasse Mary, menés par la main de maître d’Hartmut Haenchen. Il réussit à établir des couleurs, nuances subtiles, et à rendre à chaque scène ses justes tensions. L’orchestre, très investi, est en alchimie avec les solistes et les chœurs brillants de l’opéra. Juha Uusitalo impose un Hollandais à la présence plus qu’imposante, avec sa voix sombre et profonde, tout en étant capable de véritablement se plier aux inflexions plus fines de la musique, notamment lors des duos avec Senta. Celle-ci est incarnée par Catherine Naglestad, qui dévoile tous ses dons de tragédienne, avec un éclat et une fraîcheur incroyables. Sa voix, même si elle ne se démarque pas par une puissance particulière, est ciselée de lumière, et reste de toute beauté lors des passages les plus tendus de la tessiture. Chez les comprimari, notons un Daland (Robert Lloyd) qui se plie extrêmement bien à la vision du metteur en scène, et une Mary (Marina Prudenskaja) à la voix puissante et dense.

Anouk Molendijk

Représentation du 16/02/10, « Der Fliegende Holländer », Wagner, dir. Hartmut Haenchen, m.e.s. Martin Kusej, avec Robert Lloyd, Catherine Naglestad, Marco Jentzch, Marina Prudenskaja, Olivier Ringelhahn, Juha Uusitalo. Muziektheater (Amsterdam Music Theater). www.dno.nl