Gran Teatre del Liceu, Barcelone
Barcelone : “La fille du Régiment“

Magnifique soirée avec la Ciofi en Fille du régiment.

Article mis en ligne le juin 2010
dernière modification le 30 juillet 2010

par François LESUEUR

A la tête de son 21ème, la Ciofi a enflammé le Liceu avec une étourdissante incarnation de la Fille du régiment de Donizetti, compositeur qui lui porte décidément chance, puisque c’est avec lui et la fameuse Lucia di Lammermoor qu’elle a débuté dans cette salle il y a trois ans. Retour sur une soirée électrique.

Londres, Vienne, New York et San Francisco ont acclamé cette production de la Fille du régiment imaginée par Laurent Pelly et l’on comprend pourquoi. L’humour, la délicatesse et l’enthousiasme qu’elle dégage sont la marque d’un metteur en scène de grand talent, qui sait se jouer des conventions, respecter l’esprit des œuvres, tout en y apportant son regard malicieux, sa pâte. Au sol, d’immenses cartes de France froissées rappellent que la garnison est arrêtée dans les montagnes alpestres (au 1er ace) ; Marie coqueluche du camp, assume tant bien que mal les corvées de linges ou de patates sous l’oeil attendri de Sulpice et des soldats. Au second, la château de Berkenfield où la docile cantinière a atterri pour recevoir une éducation express, quelques éléments de bois posés de travers renforcent l’impression de précarité et annoncent un final explosif, Tonio apparaissant sur un char d’assaut pour récupérer sa belle.

« La Fille du Régiment » avec Juan Diego Florez et Patrizia Ciofi
© Antonio Bofill

Si les gags, les jeux de scènes et les clins d’yeux affluent, Pelly impose un style où le rythme alterne avec des moments de retenue (ceux pendant lesquels Marie doute de son destin), d’une exquise poésie, qui sont autant de respirations bienfaisantes.
Transformée en garçon manqué, Patrizia Ciofi est une époustouflante Marie : drôle et délurée, elle emporte tout sur son passage, irrésistible dans les scènes parlées où ses répliques font mouche, elle déploie un large éventail scénique qui nous la montre tour à tour vibrionnante, amoureuse, mélancolique ou survoltée.

Vocalement, elle renouvelle sa prestation génoise de 2005 (DVD Decca), avec une instrument rompu aux règles belcantistes, qui culmine dans « Il faut partir  », premier lamento tendre et élégiaque dans lequel son timbre aux couleurs crépusculaires excelle et dans le célèbre morceau de bravoure « Salut à la France » dont elle maîtrise les écarts et se joue des vocalises avec un réel abattage. Elle est d’ores et déjà attendue en 2012, dans Linda di Chamounix.

Comme à Gênes, Tonio est interprété par Juan Diego Florez dont les sonorités nasales et la voix étriquée continuent de satisfaire le public, qui lui a demandé de bisser le fameux "Pour mon âme". Si les uts répondent à l’appel, l’impression laissée par son second air, « Pour me rapprocher de Marie », reste mitigée, son jeu pataud n’arrangeant rien. Pietro Spagnoli est fort heureusement un impayable Sulpice, comme Victoria Livengood en Marquise de Berkenfield et Alex Sanmarti (Hortensius), le rôle de la Duchesse de Crakentorp étant tenu par le célèbre travesti espagnol Angel Pavlovsky.
Yves Abel dirige le tout avec beaucoup de finesse d’humour et de légèreté, même si son orchestre est loin de posséder subtilités du style donizettien.
Un spectacle euphorisant.

François Lesueur

« La fille du Régiment » à Barcelone 13 mars 2010