Opéra de Bâle
Bâle : “Calisto“

Magnifique Calisto bâloise !

Article mis en ligne le juillet 2010
dernière modification le 17 août 2010

par Eric POUSAZ

Un peu plus d’un mois après Genève, l’Opéra de Bâle s’est attaqué à La Calisto de Cavalli. Le résultat, d’une beauté fulgurante, se mue en un magnifique plaidoyer pour l’opéra baroque apprêté à l’ancienne.

Une Calisto émoustillante
Chaque théâtre est amené à produire sa propre version de La Calisto, car la partition n’est qu’une sommaire esquisse des intentions de son auteur et les musiciens modernes sont obligés d’opérer des choix qui s’avèrent souvent cruciaux pour le déroulement du spectacle ou la distribution des parties musicales aux différents rôle. Le théâtre de Bâle a ainsi décidé de confier l’entier de sa production aux responsables de la Schola Cantorum, une académie spécialisée depuis de nombreuses années dans l’exhumation des partitions baroques. Le chœur est formé de chanteurs formés par cette école alors que l’orchestre est celui de La Cetra, cet ensemble connu loin à la ronde par ses enregistrements de la musique vénitienne des 17e et 18e siècles.
Sous la direction de leur chef italien Andrea Marcon (fondateur entre autres des Suonatori de la Gioiosa Marca en 1980 et du Venice Baroque Orchestra en 1997), les deux groupes d’instrumentistes proposent une lecture d’un incroyable raffinement sonore d’une partition pourtant restée à l’état de squelette. Chaque instrument semble soucieux d’accuser les traits de son profil musical tout en se pliant aux exigences de la vie commune ; l’accompagnement devient ainsi un ensemble vivant de partenaires qui parfois dament même le pion aux solistes vocaux en se raillant ouvertement de leurs fioritures virtuoses ou en anticipant sur leurs solos plaintifs. Vivante comme rarement, cette réalisation contribue à créer cette précieuse impression d’œuvre totale en créant sans cesse de nouvelles passerelles avec le plateau où se meuvent des chanteurs qui n’hésitent pas à se saisir d’un instrument pour en jouer avec une ébouriffante maîtrise technique. Dans ce même état d’esprit, les choristes se mêlent au public et interviennent depuis la salle comme s’ils étaient des spectateurs qui résistaient mal au plaisir de s’intégrer au spectacle. Au bout du compte, les chanteurs et l’orchestre se lient en un tout protéiforme dont l’effectif est sans cesse changeant pour donner un maximum de mobilité à un discours musical qui investit toute la salle.

« La Calisto »
© Hans-Jörg Michel

Coup de théâtre
La mise en scène de Ian Bosse accentue encore cet effet avec un coup de théâtre génial : à l’entrée de la salle, les spectateurs masculins sont séparés de leurs accompagnatrices et menés par un dédale tortueux de couloirs sur l’immense plateau du théâtre sur lequel est construit un décor reproduisant à l’identique l’auditorium principal. Lorsque le rideau se lève, hommes et femmes se font face et sont de plus en plus intimement mêlés aux chanteurs qui hantent un étroit plateau central que divise un rideau d’eau sur lequel sont projetés quelques éléments de décor. L’effet est souvent magique et culmine avec la montée au ciel de Calisto qui se déroule dans une salle assombrie, parcimonieusement éclairée par les lampes de poche que balancent lentement les spectateurs, instruits de leur rôle pendant l’entracte, tandis que la musique se termine en apothéose. Le metteur en scène cultive avec adresse l’ambiguïté de ce sujet où les sexes se livrent une guerre sans merci en affublant le plus souvent possible les acteurs d’attributs vestimentaires ou physiques qui les rattachent au sexe opposé. Au bout d’une heure de spectacle, la confusion est totale et les rires qui fusent de toute part attestent de la pertinence d’un propos qui allie l’humour décalé à la mélancolie tragique avec une déconcertante versatilité.
Les chanteurs se prêtent de bon cœur aux multiples travestissements demandés ; leur agilité physique n’a d’égale que leur aptitude à chanter dans toutes les positions et dans tous les registres sans jamais faire violence à la musique : le Jupiter de Luca Tittoto, par exemple, fait un numéro inénarrable en nymphe émoustillée dont il chante toute la musique avec une voix de fausset qui parvient à susciter autant l’émotion que le rire… Ulrike Hofbauer, qui a dû apprendre le rôle en vingt-quatre heures à la suite de la maladie de la titulaire, fait un véritable tabac avec son interprétation de Calisto qu’elle dote d’un organe aux multiples facettes tant dans l’aigu, qu’elle a puissant et effilé, que dans un médium d’une incroyable diversité d’accents. Le Mercure vocalement insolent de Nikolay Borchev ou la Junon au soprano impérial de Geraldine Cassidy, la Diane faussement ingénue aux accents touchants d’Agata Wilewska ou le contre ténor prodigieusement souple de Flavio Ferri Benedetti en Linfea conjuguent leurs efforts pour donner un maximum de relief à une musique qui n’ennuie pas une seconde malgré la longueur de la représentation. En fin de soirée, un public conquis et radieux ne voulait pas laisser les artistes rejoindre leurs loges. A recommander chaleureusement à tous les amateurs d’émotions baroques au carré ! (Représentation du 27 mai)

Eric Pousaz