Musée Folkwang, Essen
Essen : Miraculeux renouveau

Le musée Folkwang fête l’ouverture de son nouvel écrin.

Article mis en ligne le septembre 2010
dernière modification le 23 septembre 2010

par Régine KOPP

Le directeur Hartwig Fischer a choisi de recréer temporairement, pour sa première exposition, et pour célébrer l’extension du musée, la collection exceptionnelle que le musée abritait dans les années trente. Véritable défi, certaines œuvres ayant disparu dans la tourmente de la guerre.

L’actuel directeur du musée Folkwang, Hartwig Fischer, n’est pas un inconnu en Suisse, puisqu’il a été conservateur des collections du XIX° et XX° siècles du musée des Beaux-Arts de Bâle et qu’il y avait organisé quelques expositions mémorables. Nommé à Essen pour diriger un musée pas très ancien, sa création remontant au début du XX°siècle mais bien doté, ses collections de classiques modernes, d’art extra-européen, et son fonds photographique comptant en Allemagne parmi les plus remarquables, Hartwig Fischer a eu l’agréable surprise, à son arrivée à Essen en 2005, de se voir proposer une nouvelle architecture.

Nouvel écrin
L’efficacité allemande aidant mais surtout le financement privé assuré par la fondation Krupp à hauteur de 55 millions, le bâtiment a pu être construit en un temps record de deux ans, ce qui a fait dire à Hartwig Fischer, lors de l’ouverture du nouveau musée, fin janvier 2010, qu’il s’agissait d’un miracle. Un exemple dont pourrait s’inspirer bien des institutions muséales suisses, dont les projets architecturaux s’enlisent trop souvent dans d’interminables tergiversations, dues aux lenteurs administratives ou à la sacro-sainte votation populaire. La réussite architecturale du Folkwang d’Essen est avant tout l’œuvre de l’architecte anglais David Chipperfield, qui s’est fait remarquer avec quelques réussites architecturales dont la récente rénovation du Neues Museum à Berlin, abritant les collections d’antiquités. Réputé pour ses interventions intelligentes dans des lieux du patrimoine, apprécié pour son style rigoureux, David Chipperfield a construit à Essen un musée qui n’est ni spectaculaire, ni tape à l’œil, et qui de l’extérieur se fait presque invisible. Un projet d’autant plus difficile à réaliser pour l’architecte, autorisé à détruire le bâtiment des années quatre-vingt, mais contraint à conserver celui des années soixante construit dans l’esprit de Mies van der Rohe, dans lequel a pris place la collection permanente des classiques modernes.

Le nouveau bâtiment, quatre à cinq fois plus grand que l’ancien, offre 22’600 mètres carrés et prévoit de larges espaces abritant la photographie, les œuvres sur papier, l’art contemporain. Le concept de l’architecte fonctionne à merveille et permet aux collections et aux expositions de se déployer sur un seul niveau : un grand pavillon composé de six corps de bâtiment et de quatre cours intérieures. Cette architecture privilégie aussi une relation forte entre l’extérieur, la ville et l’intérieur, les œuvres d’art. Néanmoins, c’est dans la manière de traiter la problématique de la lumière que l’architecte a fait l’unanimité, faisant en sorte que la lumière naturelle, venue du zénith ou des parois en verre, s’adapte aux œuvres exposées. « Les pires ennemis de l’art sont les architectes » énonçait avec humour David Chipperfield, en citant un critique anglais. Son œuvre architecturale de transparence prouve en tout cas le contraire. En ces temps de mégalomanie architecturale, le Folkwang se distingue par son élégance intemporelle et sa sobriété à la limite de l’austérité.

Une collection exceptionnelle
« Le plus beau musée du monde », avait dit en 1932 Paul Sachs, l’un des fondateurs du Museum of Modern Art de New York, ébahi par cette collection d’art moderne, qui passait alors pour le plus bel ensemble d’Europe et qui était présentée de manière novatrice pour l’époque, puisque les œuvres des artistes étaient mises en relation avec des œuvres d’art extra-européen. Une collection réunie en 1902 par l’industriel Karl Ernst Osthaus, dans laquelle se trouvait Gauguin, Cézanne, Matisse, Van Gogh mais aussi Hodler, Munch, Nolde et Schiele. Celui-ci fait alors construire un premier musée à Hagen, à quelques kilomètres de Essen, mais à sa mort, la collection est vendue à Essen, qui construit en 1929 un bâtiment pour abriter cette collection exceptionnelle. La formule de Paul Sachs a inspiré le directeur Hartwig Fischer pour en faire sa première exposition, recréant temporairement la collection des années trente, pour célébrer l’extension du musée. Un travail de reconstitution qui n’a pas été sans mal, puisqu’il a fallu chercher les œuvres aux quatre coins du monde et se les faire prêter. La moitié des œuvres ayant été saisies et vendues au moment de la seconde guerre mondiale, lorsque le régime national-socialiste déclarait l’art moderne comme dégénéré.

Le musée Folkwang a souffert plus que d’autres de ces ventes forcées, perdant 1456 œuvres, dont 139 peintures, 18 sculptures, 276 dessins, 1023 gravures. Des 139 peintures, 20 ont pu être rachetées après la guerre à des époques différentes, 90 sont devenues la propriété d’autres musées, les autres sont entre les mains de collectionneurs privés. Hartwig Fischer a réuni 400 œuvres, comprenant des peintures, des sculptures, des pièces chinoises, égyptiennes ou océaniennes. Le musée de Bâle a prêté La Berge (1907) de Matisse, le Guggenheim de New York s’est défait le temps de l’exposition de l’Improvisation 28 (1912) de Kandinsky et le musée de Philadelphie a envoyé Purim (1916/1918) de Chagall. Il suffit de suivre le parcours proposé, pour comprendre l’importance de la collection : des chefs-d’œuvre de Manet (Faure comme Hamlet), Daumier (Ecce Homo), Renoir (Lise à l’ombrelle) ou de van Gogh (Le portrait d’Armand Roulin). Aucun autre musée allemand ne possédait une collection des pères fondateurs des modernes aussi complète.

Les toiles de Gaughin, Van Gogh et Cézanne ont été acquises par le collectionneur Osthaus avant la première guerre mondiale. Bibémus, une œuvre centrale de Cézanne, saisie en 1937, a pu être rachetée en 1964. De Paul Gaughin, ce sont trois œuvres de la dernière période de sa vie à Hiva Oa, à forte connotation symbolique, qui sont présentées, comme Contes barbares (1902). Les héritiers des impressionnistes comme Georges Seurat ou Paul Signac, développant une technique pour intensifier la lumière, mais aussi Matisse et Derain, inventeurs d’audaces chromatiques, ont également intéressé le collectionneur. L’avant-garde allemande autour des expressionnistes est particulièrement bien représentée, avec des œuvres éminentes de Franz Marc, comme Les Chevaux rouges (1911), prêtée par Le Harvard Art Museum, de Ludwig Kirchner, Le couple de danseurs (1914) ou Cinq femmes dans la rue (1913) et surtout l’immense polyptique en neuf panneaux d’Emil Nolde, La Vie du Christ (1911), une œuvre qui avait suscité l’incompréhension des contemporains, saisie ensuite par les Nazis et figurant dans l’exposition d’art dégénéré à Munich. Toutes les œuvres n’ont pas eu la même chance que ce polyptique de Nolde, qui a survécu à la rage destructrice des nazis. Beaucoup ont été détruites, voire même volées et ont disparu. Cette première exposition qui se concentre donc sur les chefs d’œuvre perdus et retrouvés de la collection est aussi l’occasion pour le directeur de rappeler qu’il ne faut pas seulement conserver un héritage mais l’élargir. Une mission qu’il saura prendre à cœur, en mettant l’accent sur l’art contemporain et développer la collection existante.

Régine Kopp

www.museum-folkwang.de
Exposition jusqu’au 25 juillet 2010.