L’Orchestre de Chambre de Genève
Entretien : Denis Schuler

Le compositeur Denis Schuler est à l’honneur en ce début de saison de L’OCG.

Article mis en ligne le septembre 2010
dernière modification le 22 septembre 2010

par Claire BRAWAND

Le compositeur genevois – diplômé en 2006 – sera à l’honneur le 21 septembre prochain. Pour son concert d’ouverture, L’OCG lui a passé une commande : In Between, une composition pour quatuor à cordes et orchestre, qui sera donnée en création mondiale au Bâtiment des Forces Motrices.

Un événement majeur pour Denis Schuler, batteur venu sur le tard à la composition. « Par des chemins de traverse  », comme il aime à le souligner. Aujourd’hui, il partage son temps entre rock, musique contemporaine – il est membre résident à l’Institut suisse de Rome en 2010-2011 – et musique expérimentale. « J’ai trois cerveaux ! » dit-il en plaisantant.

Comment définiriez-vous votre approche de la composition ?
Je compose de manière très empirique. Je pars d’une idée de matériau sonore et c’est vraiment ce dernier qui me guide et qui va m’entraîner ici ou là. Après, c’est sûr que j’ai des idées conceptuelles, je me dis ça va jouer plutôt sur des micro-mouvements, sur des souffles – au début de In Between il y a beaucoup de souffles, dans les instruments à vents mais aussi dans les cordes –, j’établis certaines choses ainsi qu’une certaine forme générale. Mais même la forme générale se dessine vraiment au fur et à mesure.

J’imagine que votre formation de percussionniste/batteur joue un rôle important dans votre manière de composer ; que ce soit au niveau rythmique, mais aussi au niveau des timbres. Vous parliez justement de « matériau sonore » …
Oui, exactement. Cela paraît tellement naturel pour un percussionniste le fait que n’importe quel objet puisse faire fonction d’instrument. Pour moi, un violon, si on le traite autrement, si on le gratte par exemple, c’est tout à fait normal. A ce niveau, la percussion est une excellente école qui offre, à mon avis, une ouverture maximale.

Denis Schuler
Copyright Christian Lutz

Que pouvez-vous dire du titre, de l’effectif et des axes de composition de In Between ?
L’effectif, c’est l’orchestre de chambre avec deux percussions – au lieu d’une seule – qui sont un peu plus épaisses que simplement des timbales. Chaque percussionniste a un set de multipercussions.
La première idée était d’avoir l’orchestre sur scène et un quatuor à cordes derrière le public. Mais c’était trop compliqué. Du coup, j’ai abandonné cette idée, j’ai néanmoins garder l’idée conceptuelle d’avoir le quatuor et l’orchestre, ce qui fait qu’il y a le quatuor à cordes qui est devant le chef et qui est comme une espèce de réduction de toutes les cordes. Ceci me permet de faire des effets de loupe et d’élargissement du son, d’où en partie le titre In Between. Au début c’était le public qui était in between. Musicalement, on est entre deux plans. Il y a beaucoup de jeux par groupe.

Un des éléments frappants de votre musique est le travail sur le silence…
Oui, en effet, même s’il y a quand même pas mal de notes quand même (rires). J’aime bien ces conditions limites qui exigent de tendre l’oreille. Avec ma musique, on est toujours dans une position d’attente. On n’est pas guidé. Il faut toujours être à l’affût. C’est ce que j’appelle l’écoute active, que je trouve essentielle en musique.

Quelle est la chose essentielle que vous ayez appris au cours de votre formation ? Vous avez été l’élève de Nicolas Bolens, d’Eric Gaudibert, de Michael Jarrell, puis d’Emmanuel Nunes…
Je vais vous donner un exemple concret. Nunes m’a libéré par rapport au choix des notes. Alors que lui-même a étudié chez Stockhausen, qu’il était très lié au sérialisme intégral (1), un jour, c’était le troisième cours, il m’a dit : « Là, si tu veux mettre un mi bécarre au lieu d’un mi bémol, finalement pourquoi pas ? » C’est minime et à la fois essentiel. Nunes m’a enseigné une chose principale, à savoir que c’est à moi de trouver la méthode qui me corresponde. C’est très important. La doxa ne m’intéresse pas trop, voire pas du tout.

Vous n’appartenez donc à aucune école…
En effet, je ne suis pas le résultat d’un cursus obligé. Et c’est très bien. Je trouve moi-même mon chemin. Mais je ne suis pas le seul. Dans la classe d’Eric Gaudibert, on était plusieurs à avoir fait du rock, de la musique traditionnelle…

Comment conciliez-vous les différents univers musicaux qui vous attirent : musique contemporaine d’une part, musiques actuelles de l’autre ?
Pendant longtemps, je ne pensais pas que c’était conciliable. Mais un jour, je me suis dit que c’était totalement égal et que je devais simplement faire ce qui me plaisait. Et ça va très bien. Depuis quelque temps, il y a parfois des brèches dans le mur. Les frontières deviennent plus perméables. L’année dernière par exemple, j’ai écrit une pièce pour quatuor à cordes et improvisateur. Ce dernier n’est autre que le chanteur avec lequel je joue à Paris dans le groupe rock. Il fait aussi pas mal de musique expérimentale. Il ne sait pas lire une seule note...

Vous êtes cette année membre résident à l’Institut suisse de Rome : un honneur. Quel est votre projet ?
Oui, c’est extraordinaire ! J’ai pour projet d’écrire trois compositions à l’intention de l’ensemble L’Instant donné, de la soprano Cristiana Presutti – œuvre pour voix et piano – et de la claveciniste Tamar Halperin. Je m’intéresse par ailleurs de plus en plus à la programmation. Je souhaite ainsi faire venir des ensembles (l’Ensemble vocal de Poche, l’Emsemble Vortex, etc.) et des solistes, notamment Alexandre Babel et Dorothea Schürch. Le but étant de faire quelque chose de très dynamique !

Propos recueillis par Claire Brawand

www.schulerdenis.name

1) Sur le modèle des anciennes séries de hauteurs faites des 12 notes chromatiques, on a bâti autour de 1950 des séries de 12 degrés (ou moins) pour les autres paramètres du son : durée, intensité, timbre, etc. (Ulrich Michels, Guide illustré de la musique, 2e volume)