Film d’octobre 2010 : “Des hommes et des dieux“

Le film de Xavier Beauvois frappe par sa clarté, sa sobriété et sa grâce.

Article mis en ligne le octobre 2010
dernière modification le 23 septembre 2011

par François ZANETTA

Des hommes et des dieux


de Xavier Beauvois, avec Lambert Wilson (Chrisitian), Michael Lonsdale (Luc), Olivier Rabourdin (Christophe), Philippe Laudenbach (Célestin), Jacques Herlin (Amédée), Xavier Maly (Michel), Loïc Pichon (Jean-Pierre), Jean-Marie Frin (Paul).

Le film de Xavier Beauvois, Grand Prix du Jury au dernier festival de Cannes, frappe par sa clarté, sa sobriété et sa grâce. Il est rare au cinéma de toucher cet état. Capter l’invisible et l’indicible au gré d’un quotidien religieux : un rituel. Au rythme de la vie monastique des moines de Tibhirine, au sud d’Alger, sur le mont Atlas, le spectateur est au cœur du mystère liturgique. Mais ce qui fait aussi la force du film, ce sont les liens humains que les moines entretiennent avec le monde alentour : Une vie en harmonie avec le village voisin musulman. On connaît l’issue funeste de sept d’entre eux ; on les scrute avec d’autant plus d’acuité. Comme dans une véritable tragédie, le film avance inexorablement vers sa chute : l’enlèvement et l’exécution.

« Des Hommes et des Dieux »

Le film les suit de 1993 à mars 1996, au moment même de leur capture. Ils seront décapités trois mois plus tard sans que la vérité sur leur mort soit entièrement révélée. On parle d’un lourd secret d’Etat, d’une bavure de l’armée, on évoque également les terroristes musulmans, côtoyés et approchés, tout comme les soldats algériens. Pas de prosélytisme dans le geste artistique de Xavier Beauvois, il décrit des hommes, des croyants, qui doivent prendre des décisions, à la fois de manière intime et en lien direct avec la communauté religieuse. Dois-je rester ou partir ? Encouragés à quitter les lieux, les moines décideront de rester, ne voulant pas obéir aux armes. « Partir, c’est mourir…, je reste ! », dira Luc. Cette décision leur sera fatale. La grandeur du film vient de ces choix, immenses, inconsidérés. D’abord, devenir moine (« N’y a-t-il rien de plus fou !? », dira l’un d’eux), ensuite se savoir condamnés et choisir de mourir en martyre. Le film questionne : que sommes-nous prêts à défendre ? Qu’est-ce qui fait de nous des hommes ?
Ces moines trappistes répondent à leur façon à cette question fondamentale. Le film est tout entier habité par une présence, à la fois distante et paradoxalement au cœur même de la communauté.

Lambert Wilson dans « Des Hommes et des Dieux » de Xavier Beauvois

Si Beauvois capte ce sentiment de transcendance, c’est qu’il fait confiance au silence. Observez le visage des personnages, cette « expérience du visage » qui fait de nous des hommes. Le film trace un portrait émouvant de chacun de ces moines. Autour de la table, les frères se retrouvent, et livrent leur doute et leur angoisse. Une petite bougie viendra éclairer leur position. La lumière au centre des préoccupations du cinéaste, accompagné de Caroline Champetier (en chef opératrice hors pair). Voilà une autre voie vers le sacré. Et voici une réponse à cette tentative de filmer l’invisible. Faire voir la lumière. Le cinéaste convoque une iconographie religieuse (jamais ostentatoire) pour glisser vers cet état. On reconnaît Antonello de Messine et Piero della Francesca en second plan dans la chambre de Christian, des atmosphères à la Zurbaran, tandis que Georges de la Tour n’est jamais très loin.

Xavier Beauvois

Souvent cadrés en plan fixe, les acteurs avancent dans des espaces circonscris, en perspective parfaite, selon les codes de la Renaissance italienne. C’est un jeu de citations et de renversement. Ainsi, ce plan, à la manière du Christ Mort de Mantegna, pour représenter un terroriste musulman. On reste également encore sous le choc de cette magnifique (s)cène de repas, dernier salut de la communauté. Sur l’air du Lac des Cygnes de Tchaïkovski, les frères, déjà en apothéose, semblent transfigurés. Autour de leur visage se distingue une joie, un renoncement. Et le rire ! C’est peut-être justement ça la grâce ! Moment sublime, leur chant du cygne ! La caméra comme en suspension passe d’un corps à l’autre. Ils seront emmenés quelques temps plus tard. On les verra traverser des campagnes, et gravir une colline, leur calvaire. Plan séquence final, où l’on découvre une dernière fois les religieux, comme happés par le paysage. Ils se confondent alors à la brume légère et ne semblent faire qu’un avec la nature. Saisissement !
Après avoir évoqué le monde paysan en Normandie (Selon Mathieu), le monde de la police (Le petit lieutenant), et la descente aux enfers d’un jeune homme séropositif (N’oublie pas que tu vas mourir), Beauvois se lance dans une épopée humaine au cœur du terrorisme. Il pose des questions fondamentales, celle du libre-arbitre par exemple, il se questionne sur ce qui fait la valeur d’un homme. Il propose enfin, par ce geste éclairé et digne, un film émouvant et dense, au cœur de nos actualités.

François Zanetta

Voir également l’entretien avec Xavier Beauvois et Lambert Wilson.


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