Ouverture de saison à Bâle, Berne, Zurich
Suisse alémanique : Ouverture de saison

En Suisse alémanique, la provocation comme credo artistique...

Article mis en ligne le novembre 2010
dernière modification le 11 décembre 2011

par Eric POUSAZ

Que ce soit à Zurich, Berne ou Bâle, les productions de début de saison ont secoué les habitudes des amateurs d’opéra... Petit tour d’horizon.

Zurich : Les Pêcheurs de Perles
L’Opéra de Zurich a été le premier théâtre à ouvrir les feux en Suisse allemande ; après plus de soixante-dix ans, il s’offrait le luxe d’une nouvelle production des Pêcheurs de Perles de Bizet en guise de lever de rideau sur sa saison 2010 / 2011. Le résultat a étonné car l’intrigue est radicalement transposée dans le monde actuel. Lorsque le rideau se lève, on ne voit en effet point de plage ensoleillée ou de saris colorés et drapés sur un mode vaguement cinghalais. Le décor, haut de trois étages, montre un chalutier rouillé en coupe ; dans les sous-sols, des ouvriers des deux sexes en salopettes ouvrent des huîtres en mesure avec des gestes saccadés tandis que l’orchestre exécute les pièces de danse que le compositeur a composés pour servir de fond sonore aux chorégraphies exotiques en vogue à l’époque.

Zurich : « Les Pêcheurs de perles » avec Franco Pomponi et Malin Hartelius
© Suzanne Schwiertz

A mi-hauteur se trouve la cabine de Zurga, devenu capitaine du chalutier. Sur le pont supérieur est situé l’autel auprès duquel Leila doit prier pour protéger les pêcheurs de perles du mauvais sort. Spectaculaire, cette mise en images ne fonctionne qu’imparfaitement lorsqu’il s’agit de plaquer les comportements primitifs prévus par le livret (un double sacrifice humain, un incendie de paillottes, une élection de chef de guerre à main levée…) dans un univers contemporain où seuls les armes automatiques ont le dernier mot. La mise en scène de Jens Daniel Herzog juxtapose arbitrairement les scènes de violence et les témoignages de tendresses amoureuses sans grand souci de cohérence dramatique dans cette histoire au demeurant fort mal ficelée. L’amateur déçu d’exotisme à bon marché se console en examinant dans tous ses détails le décor somptueux dessiné par Mathis Neidhardt alors que les costumes font décidément très cheap
Le ténor suave, mais non alangui, de Javier Camarena dote Nadir d’un profil musical d’une élégante plénitude rêveuse jusque dans les nombreuses incursions du timbre vers un registre aigu fort délicat à gérer qu’il aborde ici en voix mixte, non en voix de fausset comme cela se fait trop souvent. Malin Hartelius en Leila fait entendre un beau soprano riche en nuances dans le deux derniers actes, mais son chant reste un brin malingre dans les vocalises de la première invocation sitôt après son arrivée sur l’ « île ». Franco Pomponi met en exergue la brutalité de Zurga : son baryton sonore, parfois même rauque, brille par son assurance tranchante et enrichit son interprétation d’accents tranchants si bien que son portrait de méchant jaloux fait parfois courir un délicieux frisson dans cette histoire où il ne se passe somme toute pas grand-chose. Une masse chorale aux voix bien différenciées remplit magnifiquement son rôle car les timbres sont subtilement accordés tandis que l’orchestre, surprenant d’aplomb et de vigueur, redonne un soupçon de dynamisme à cette partition déliquescente sous la direction énergique de Carlo Rizzi.

Berne : Wut
A Berne, la provocation est à rechercher dans l’ouvrage lui-même : la partition de Wut est tombée de la plume du compositeur suisse Andrea Lorenzo Scartazzini, né à Bâle en 1971. Cet opéra a été créé à Erfurt il y a deux ans et narre la longue descente aux enfers d’un jeune prince dont la femme, épousée secrètement, est assassinée pour raison d’état sur les ordres de son père qui projette un autre mariage. Le jeune homme, fou de douleur, se venge en assassinant son géniteur, puis en torturant longuement les deux sbires chargés du meurtre de son amante ; se muant ensuite en tyran sanguinaire, il viole la fille d’un des deux assassins sur scène, puis fait déterrer le cadavre de son épouse afin de forcer son peuple à l’adorer car il a le secret espoir de lui insuffler une nouvelle fois la vie !!! Il rencontre ensuite deux morts-vivants – les spectres des deux assassins qu’il a torturés ! - avant de terminer esseulé, terrassé par la folie et méprisé de tous.

Berne : « Wut » de Andrea Lorenzo Scartazzini.
Photo Philipp Zinniker

Ce livret de Christian Martin Fuchs est franchement mauvais car il accumule les coups de théâtre invraisemblables et risibles au point de faire paraître linéaires les intrigues des pires mélodrames de Verdi ; de plus, cette l’histoire est emplie de scènes de sadomasochisme, de nécrophilie, de tortures abjectes qui font couler des litres d’hémoglobine artificielle. La musique laisse songeur elle aussi car elle ne nourrit le spectacle que pendant les quatre premiers tableaux ; puis elle se raréfie de plus en plus ; au 5e tableau, l’auditeur est confronté à une série de bruitages évoquant un film gore de deuxième zone, au 6e, ce sont des marches militaires d’un total inintérêt musical qui se télescopent interminablement - Johann Strauss ou Gustav Mahler ont fait mille fois mieux dans le genre ! - alors qu’au 7e, la musique se tait complètement pour laisser place à un long monologue dit d’un ton artificiellement théâtral par une actrice peu inspirée… D’une durée d’à peine une heure vingt, l’ouvrage n’offre finalement que quarante minute de musique digne d’intérêt. C’est un peu pâle…
Le constat est d’autant plus amer que la réalisation bernoise est exemplaire en presque tous les points ; Robin Adams incarne un prince halluciné dont le chant, d’une belle plénitude, donne toute la mesure de la beauté de la musique lorsqu’elle daigne quitter les rivages du parlando ou du bruit inarticulé. Günter Missenhardt est un Roi aux accents pleins de noblesse, alors que les interventions des deux sbires incarnés par Andras Cloete et Carlos Esquivel séduisent par leur plasticité autant que par leur netteté d’ intonation. Constance Heller est vocalement grandiose dans le trop court rôle de Judit, alors que le contre ténor chargé du rôle de la Victime du Supplice de la Roue, Peter Kennel, éblouit avec une technique de chant assurée qui lu i permet d’assumer la haute tessiture du rôle avec un aplomb déconcertant. La mise en scène de Dieter Kaegi essaie d’éviter de sombrer dans le piège d’une mise en images trop réaliste et propose quelques solutions visuelles originales, voire grandioses au plan esthétique alors que le chef Dorian Keilhack tisse avec un orchestre superlatif une tapisserie aux couleurs chatoyantes. Autant d’efforts auraient mérité une tâche plus enthousiasmante…

Bâle : Aïda
Pour la deuxième fois, le Théâtre de Bâle a confié au metteur en scène catalan Calixto Bieito une grande partition de Verdi. On se souvient des excès du réalisateur dans un Don Carlos transplanté dans la ville de Madrid au moment de l’attentat en gare d’Atocha. L’intrigue d’Aïda se joue, quant à elle, en plein Bâle, dans un stade qui ressemble à Saint-Jacques avec ses nombreuses réclames pour le géant orange ou certaines banques connues de la place. Le spectacle est – comment pourrait-il en aller autrement ? - de nouveau prétexte à une série d’images chocs qui tendent à prouver que cet opéra est d’abord destiné à démontrer l’ubiquité de la violence dans la société humaine. Il serait certes ridicule de prétendre que Verdi n’était pas dupe de la dimension inhumaine de cette société hiérarchisée à l’excès, où pharaons et prêtres jouaient de la vie de leurs sujets et de leurs prisonniers sans s’encombrer du moindre scrupule. Mais faut-il passer plus d’une heure à démontrer avec force coups bas, versements de sang et autres simulacres de violence ce qui peut devenir une communauté placée sous la coupe de tyrans impitoyables ? Car finalement à trop montrer certaines horreurs, le réalisateur cherche aussi à s’en repaître et à flatter le voyeurisme d’un spectateur qui se demande à chaque instant jusqu’où l’on osera donner dans la provocation. Le plus regrettable est encore la totale absence de ligne directrice de ce travail où l’intrigue se noie totalement dans les actions secondaires au point de devenir totalement incompréhensible. Heureusement, après l’entracte, la concentration sur les quatre personnages principaux oblige le metteur en scène à soigner la direction d’acteur et à proposer des pistes de lecture plus cohérentes.

Bâle : « Aida » avec Michelle DeYoung, Angeles Blancas
© Hans-Jörg Michel

Les chanteurs, à qui l’on demande de vrais tours de force, se tirent d’affaire avec les honneurs. La voix énorme d’Angeles Blancas peine à effleurer avec toute la suavité voulue les aigus aériens de l’Air du Nil mais elle fait par ailleurs grande impression dans tous les passages où le compositeur insère son chant dans de grands effets de masse comme dans le final du 2e acte. Michelle De Young est une Amnéris grandiose dont le timbre, chatoyant et rond, ne manque ni de réserves ni d’aplomb dramatique. Sergej Khomov incarne quant à lui un Radamès agréablement retenu, peu enclin à mettre en exergue ses notes aiguës pourtant spectaculaires afin de donner un profil plus subtilement contrasté à son personnage de guerrier amoureux et traître à la patrie ; Alfred Walker, un Amonasro puissant et tout d’une pièce comme le veut une certaine tradition, et Daniel Golossov, un Ramfis au timbre d’une noirceur impressionnante, complètent ce plateau plus que satisfaisant. Maurizioi Barbacini opte fort heureusement pour une approche fluide et peu spectaculaire des scènes grandioses, mais a néanmoins bien de la peine à tirer l’orchestre de sa torpeur : il ne parvient notamment pas toujours à gommer quelques décalages gênants dans l’orchestration arachnéenne du 3e acte ou à éviter de gros couacs dans une scène du triomphe qui manque par là de faire tout son effet.

Eric Pousaz