Opéra du Rhin
Strasbourg : “Love and other Demons“

Comme d’habitude, un opéra contemporain ouvre la saison.

Article mis en ligne le novembre 2010
dernière modification le 12 décembre 2011

par Pierre-René SERNA

En association avec le festival Musica dans la ville de Strasbourg, et comme il est désormais de coutume, l’Opéra national du Rhin ouvre sa saison avec un opéra contemporain. Peter Eötvös, le compositeur actuel peut-être le plus présent sur les scènes lyriques, est à l’honneur avec Love and other Demons.

Cet opéra avait été créé en 2008 à Glyndebourne, dont la production est ici reprise. Mais avec une différence de taille : la présence d’Eötvös lui-même à la baguette. Nous ignorons comment se sont déroulées les soirées à Glyndebourne, mais à l’Opéra de Strasbourg l’accord entre les musiciens et le chef d’orchestre sonne parfait. Puisque, comme on sait, en dehors d’un des noms les plus reconnus de la musique actuelle, Eötvös se double d’un chef à la battue expérimentée. L’équilibre, entre les instrumentistes, et entre ces derniers et les chanteurs, ainsi que la symbiose entre détails et puissance d’ensemble, ressort ainsi impeccable. Se dégage également l’impact proprement dramatique de la restitution musicale, en phase avec le plateau. Car la distribution vocale s’affirme pareillement idoine, avec la colorature dominée de la soprano Allison Bell dans le rôle-clef de Servia, la voix de ténor assurée de Robert Brubaker (Don Ygnacio), celle du baryton Mijenko Turk (Cayetano Delaura) et celle de la mezzo Susan Bickley (Josefa).

« Love and other demons »
Photo Alain Kaiser

Les noms attribués aux personnages signalent, malgré le livret en langue anglaise (dû à Kornél Hamvai et au cadre d’une création outre-Manche), que nous sommes dans un contexte hispanique. Puisque l’opéra s’inspire du roman de Gabriel García Márquez, Del amor y otros demonios. Il s’agit d’une histoire d’exorcisme et d’amour dans la Colombie coloniale, sur fond de catholicisme et de paganisme africain. Ce qui offre au metteur en scène, Silviu Purcarete, de faire étalage d’images fantasmagoriques et cruelles, à partir de projections colorées et de personnages typés ou allégoriques. L’ensemble reste alors très attractif, au moins jusqu’à la fin du premier acte. Par la suite, avec le second acte, les mêmes éléments virent sur scène quelque peu à la confusion et s’embourbent dans les conventions. À l’instar d’une certaine manière de l’œuvre, d’entrée forte et puissante, pour ensuite ne plus rien délivrer de réellement neuf, au plan musical comme dramatique. L’ouvrage gagnerait donc, certainement, à être resserré. Mais, même ainsi, grâce à son langage musical directement accessible, avec son alternance traditionnelle d’arias et de récitatifs (une nouvelle tendance dans les œuvres lyriques actuelles, des plus rafraîchissantes !), s’impose un opéra primordial de notre temps. Peut-être, avec Trois Sœurs, le chef-d’œuvre d’Eötvös.

Le festival Musica s’en fait l’écho, avec un hommage tout indiqué au compositeur d’origine hongroise, au Palais de la Musique et à la salle de la Bourse de Strasbourg. On peut ainsi goûter un extrait d’Atlantis, splendide scène lyrique de 1995 révisée en 2010, ou Kosmos, écrit pour deux pianos en 1961 et révisé en 1999, l’un transmis par l’Orchestre philharmonique de Radio France aux ordres éminemment experts de Pascal Rophé, et l’autre par les pianistes Jean-Sébastien Dureau et Vincent Planès : des œuvres inspirées, qui bénéficient du privilège de pouvoir durer en ces temps musicaux incertains que nous vivons.
À l’opposé, Musica illustre de jeunes espoirs, comme, pour sa première semaine, le compositeur italo-suisse Oscar Bianchi, avec Anja Concerto, Trasparente et Anabata Concerto ; la première pièce servie par l’orchestre précité et les deux autres par le Remix Ensemble de Lisbonne, dirigé avec fermeté par Baldur Brönnimann à la Cité de la Musique. Œuvres d’une esthétique prometteuse, qui mêlent hardiment héritage minimaliste et complexité.

L’Orchestre de légumes de Vienne
© M. Friedrich

Parmi le foisonnement des concerts de Musica, n’omettons pas, lors de cette ouverture du festival, le récital d’orgue à l’Église du Bouclier par et de Wolfgang Mitterer, avec Stop Playing, musique planante aux effets quasi hallucinogènes. Ou, autre récital à effet, les percussions, en prélude au concert du Palais de la Musique ou dans le plein air des places de la ville, exécutées par de jeunes talents issus du Conservatoire local. Mais il y a aussi la “ Journée Portes ouvertes ”, qui fait se bousculer durant l’après-midi entier du dimanche une vingtaine de concerts gratuits dans les salles de ce même Conservatoire. Le tromboniste Uwe Dierksen et le guitariste Romain Fargeas, s’y distinguent particulièrement ; avec une bonne dose d’humour et de pédagogie pour le premier, et une dextérité sans faille pour le second, tant la musique actuelle se prête à différentes approches.
Signalons enfin, à titre de curiosité, l’Orchestre de légumes de Vienne (sic), qui joue de percussions et autres bruissements à l’aide de potirons, carottes ou choux verts… mais aussi d’une sonorisation insistante. Distrayant ! surtout pour une assistance où les enfants font chorus.

Pierre-René Serna