Au Théâtre du Loup, puis en tournée
Genève : "Richard III" ressuscité

Richard III au Théâtre du Loup, puis à Monthey, Villars-sur-Glâne, Sion et Yverdon.

Article mis en ligne le novembre 2010
dernière modification le 12 décembre 2011

par Frank DAYEN

Très atteint, comme le reste de sa troupe, moralement et physiquement, Valentin Rossier, le metteur en scène de ce qui devait être un des spectacles-événements du Théâtre de Vidy, promet de rebondir au Théâtre du Loup de Genève avec un spectacle cohérent et personnel, fidèle à son idée de départ.

Lorsque nous l’avons joint début octobre, Valentin Rossier était encore sous le coup de sa décision d’annuler Vidy (voir notre éditorial) et de l’enfer que lui et toute la troupe ont traversé. Groggy, l’homme de théâtre s’exprime d’une petite voix, tantôt utilisant le "je", tantôt le "nous", et peine à trouver des phrases pour décrire le traumatisme que sa troupe vient de vivre.

Le site de l’Helvetic Shakespeare Company mentionne toujours que vous avez décidé d’annuler les représentations à Vidy "suite à un problème de santé d’un des membres de la troupe".

Valentin Rossier
© Dorothée Thébert

Valentin Rossier : Cette décision a été aussi difficile qu’un avortement. Difficile de savoir quoi faire quand on se retrouve face à l’ingérable. Nous n’avons rien pu faire contre l’errance irrationnelle. C’est un drame humain avant tout. Malgré les efforts de toute une troupe et d’un directeur de théâtre influent, nous avons quitté la logique de l’autorité pour tenter toute sorte de concessions, remettant en question le jeu, les décors, la lumière. Mais tous ces efforts étaient vains et dénaturaient le travail.

Qu’est-ce qui va changer maintenant que Jean-Quentin a quitté le navire ?
Une mise en scène va être enfin possible ! En l’occurrence la mienne, et non la mise en scène imaginaire d’un acteur. Parce qu’il n’y a pas que le rôle de Richard III ; la pièce comporte une foule d’autres personnages, certains acteurs endossent même plusieurs rôles. Quelques réaménagements vont certes être nécessaires, mais je suivrai mon idée de départ, qui a toujours été très claire depuis que j’ai monté ce projet : par exemple, l’espace scénique doit refléter la carte mentale des personnages, entre le cirque et l’arène. En jouant avec la disposition des gradins, Richard III devient le confident du public, une sorte de Monsieur Loyal. Je ne veux cependant pas faire de la pièce un cirque total afin de ne pas tomber dans la caricature. L’atmosphère picturale et le travail sur les lumières sont également importants. Pour remplacer l’acteur principal, nous avons fait appel à Karim Barras, qui a déjà interprété le rôle de Richard III. Le temps que la troupe se remette de ce sabotage - parce qu’elle est vraiment arrivée au bout de son énergie -, nous allons reprendre notre travail d’arrache-pied. Cette pièce sera la meilleure réponse que nous puissions donner à toute cette affaire.

Propos recueillis par Frank Dayen

« Richard III » au Théâtre du Loup à Genève du 16 novembre au 4 décembre (rés. tél. 022 301 31 00), puis en tournée (Crochetan de Monthey, Nuithonie de Villars-sur-Glâne, Théâtre de Valère à Sion et Benno Besson à Yverdon ; pour les dates, se référer au site de l’Helvetic Shakespeare Company http://www.helveticshakespearecompany.ch).

« Richard III » avec M. Druc, F. Florey, G. Prin, K. Barras, P. Musillo, C. Gregori
Photo Vanappelghem

La guerre de Richard III n’aura pas lieu
ou
Quand la fidélité devient dissidence.

Dans l’art vivant, il se peut que l’on soit confronté à des situations complexes, extrêmes et implicitement humaines.
Nous tentons habituellement de gérer les peurs, les doutes et toutes les formes d’incompréhension par le dialogue.
Face à une résistance systématique, il y a ce qu’on appelle généralement l’autorité, et en dernier cas la résiliation d’un contrat.
Mais parfois cette logique est anéantie par une dérive irrationnelle, insidieusement lente et effrayante.
Quand un acteur devient incohérent avec lui-même et les autres, cela peut être considéré comme du génie, de la poésie.
Humainement et artistiquement je ne cautionne pas. Mais ce n’est pas l’avis de tous.

« Richard III » avec François Florey, Vincent Bonillo, Guillaume Prin
Photo Vanappelghem

J’ai toujours pensé que le théâtre était le lieu de la parole.
Je veux être un homme de parole.
Quand on me donne une responsabilité, je me dois d’être conséquent avec mes inspirations artistiques, et de ne pas tronquer, dénaturer, trahir enfin mes convictions. Je me dois aussi de respecter les conditions de travail de tous mes collaborateurs. Ces conditions étaient devenues inacceptables.
Si la direction d’un théâtre, aussi prestigieux soit-il m’encourage à l’infidélité envers ces préceptes, ceci pour soutenir un acteur devenu non seulement ingérable, mais dictatorial avec tous, nous rendant, moi et mon équipe, complice de toutes sortes de stratagèmes, de conciliations, de frustrations et d’humiliations, alors je ne peux que finir par dire non et prôner la dissidence face au pouvoir et au bon sens économique.

L’annulation, contestée par le théâtre de Vidy, était une évidence.

Valentin Rossier, le 4 octobre 2010