Bâtiment des Forces Motrices, Genève
Genève : “The Song“

Anne Teresa De Keersmaeker et sa compagnie Rosas de passage à Genève.

Article mis en ligne le novembre 2010
dernière modification le 12 décembre 2011

par Bertrand TAPPOLET

Dans The Song, neuf hommes, une danseuse et une bruiteuse font de leurs trajectoire elliptiques un sommet d’épure dans une théâtralité ramenée à ses fondamentaux : lumière, espace, mouvement.

Chorégraphe du sensible et de l’indicible, la flamande Anne Teresa De Keersmaeker a, sa vie artistique durant, travaillé sur les rapports polysémiques entre danse et musique. C’est apparemment à une autre respiration rythmique et spatiale que semble inviter The Song (2009). Un opus qui ouvre magnifiquement sur la capacité à se renouveler pour une créatrice hors pair et à régénérer sa grammaire chorégraphique. La bruiteuse, elle, déploie un univers sonore en écho, synchronie et amplification parfois décalée des gestes et pas des danseurs. Frottement des mains sur le sol mouillé pour traduire des glissandos, chaussure que l’on martèle d’un pied pareille à une pulsion métronomique tour à tour étouffée et claquante. Crissement ou feulement d’un tissu.

Envols
Des chansons sont parfois passées à voix nue, des monolithes sombres de l’incandescent album blanc des Beatles, While My Guitar Gently Weeps, morceau tremblé s’inspirant de la philosophie de Yi Jing et Helter Skelter, sorte de toboggan en spirale, donné, lui, le volume poussé à fond. Sans omettre des chants d’oiseaux suscités par les danseurs prompts à l’envol ou une bande son. Vaincre la gravité, tel semble être l’un des enjeux secrets de ces essaims qui se font et se défont, se trament et se désagrègent. Solos, duos, trios disent souvent cet envol sans cesse reporté dans sa pleine et improbable réalisation.

« The Song »
© Herman Sorgeloos

Ensemble, les interprètes dessinent des nuées évoluant en ellipses spiralées. Ces ellipses optent ici pour le mouvement centrifuge, là le centripète, selon un canevas géométrique cher à la chorégraphe belge. D’incessants va-et-vient entre le pivot scénique, son mitan et les lisières du plateau savent susciter un balayage de l’espace. Hypnotique, ce dernier parvient à infuser et tamiser la vision et les sens du regardeur d’une manière prégnante, distillant des réminiscences de légèreté tour à tour délicate et vacillante. On retrouve, par instants, comme les incursions d’un bébé babolant ses premiers pas. A d’autres moments, des velléités d’émancipation du champ magnétique de la terrestre pesanteur. Ce, en un flottement corporel aussi ciselé que semblant verser dans un lâché prise de la plus belle eau. Les références, l’équipe de création les a puisées dans des points de vue et réalités plurielles. Habitacle d’un jet US survolant le sol irakien, film d’archive chinois montrant le meurtre de masse des oiseaux sous la pseudo Révolution culturelle maoïste dans les années 60. Ou organisation des masses dans le vol d’étourneaux, des dessins dans le ciel qu’a si bu su détailler un film comme Le Peuple migrateur. Le groupe forme alors un nuage à « géométrie variable » mais conserve une certaine unité malgré la vitesse.

Vriller le corps
Comme ailleurs dans l’œuvre d’Anne Teresa De Keersmaeker, le déséquilibre, le vacillement décentré du corps est d’une incroyable puissance expressive. La circularité souvent brisée est ici première, relativement aux ruptures linéaires. Les hommes forment un rhizome, une arborescence mouvementiste pouvant évoquer de loin en loi les nuées de volatiles ne cessant de reconfigurer leurs ensembles entre ciel et terre. La constellation peut aussi évoquer ce que peut générer le programme informatique de vie artificielle « Boids », développé par Craig W. Reynolds, simulant le comportement d’une nuée d’oiseaux en vol. Les interprètes éprouvent littéralement l’espace, courant en cercles concentriques, se cristallisant en grappes avant de veiner l’espace en un fin réseau.

« The Song »
© Herman Sorgeloos

Dès l’entame, le dépouillement est posé comme une donnée incontournable au cœur d’un grand volume scénique laissant les entrailles du théâtre à vue, des cintres aux coulisses. En surplomb, une large feuille argentée est suspendue ajourant subtilement la luminosité crue du néon. La lumière varie, vibre, se morcelle rythmiquement. Le dessein scénographique est singulièrement d’impulser une vibration spatiale continue grâce notamment à une source lumineuse asservie par ordinateur et placée parmi le public. Un danseur choisit la marche à larges enjambées, compas pour arpenter la surface. D’autres se font électrons libres tourbillonnant par grappes ou essaims comme goutant d’un enroulement en courses spiralées. Jusqu’à atteindre une forme de dripping chorégraphié. La marque de fabrique mouvementiste est immédiatement reconnaissable : corps fléchés débondant d’extraordinaires vrilles des hanches, chutes reprises avec le corps en maitrise, replis et extensions qui parcourent une ligne de corps nerveuse et énergétique. En se mettant intensément à l’écoute d’un silence qui est aussi respiration, les interprètes ont su créer un chant spatial à nul autre pareil.

Bertrand Tappolet

« The Song », BFM, 19 et 20 novembre.
Rés. : 022 320 06 06