Film de décembre 2010 : “Le nom des gens“

Leclerc et Kasmi signent sans aucun doute la plus réussie des comédies françaises de l’année 2010.

Article mis en ligne le décembre 2010
dernière modification le 15 décembre 2011

par Firouz Elisabeth PILLET

Le nom des gens


de Michel Leclerc, avec Jacques Gamblin, Sara Forestier. France, 2010.

Bahia Benmahmoud, jeune femme militante et surtout très extravertie, s’investit corps et âme pour ses convictions politiques puisqu’elle n’hésite pas à coucher avec ses ennemis pour les convertir à sa cause – la liste de ses cibles est conséquente étant donné que tous les gens de droite sont concernés. Elle ne rencontre aucune résistance jusqu’au jour où elle fait la connaissance d‘Arthur Martin, quadragénaire discret, responsable de la prévention des épizooties en France. Elle s’imagine qu’avec un nom pareil, il est forcément un peu facho. Mais les noms sont fourbes et les apparences trompeuses.
Le réalisateur Michel Leclerc, qui signe ici son deuxième film, avoue que son travail est très influencé par le cinéma de Woody Allen, particulièrement Annie Hall et Radio Days.

« Le Nom des gens »
© Michaël Crotto

Le réalisateur a rencontré Baya Kasmi (la scénariste du Nom des gens) en 2000, d’une façon similaire à celle qui ouvre le film. Certains lecteurs de Scènes Magazine pourraient prendre peur, voire s’alarmer à l’idée que cette inspiration autobiographique soit aussi laborieuse et catastrophique que pour un autre film de cette rubrique. Il n’en est rien. Bien au contraire, le tandem a entamé cette aventure sans imaginer que leur comédie à l’humour jubilatoire, qui fait mouche de la première séquence au générique de fin, allait les entraîner sur La Croisette en 2010, pour faire l’ouverture de la Semaine de la Critique 2010 ; Baya Kasmi et Michel Leclerc pensaient encore moins assister à l’ovation méritée du parterre de journalistes. L’enthousiasme de la salle coulait de source puisque Leclerc et Kasmi signent sans aucun doute la plus réussie et délicieuse parmi les comédies françaises de l’année 2010. A l’origine, le scénario comprenait une scène de nu du personnage de Bahia, que l’actrice qui devait jouer le rôle a fait supprimer. Quand le binôme de créateurs a rencontré Sara Forestier – qui ne correspondait a priori pas au rôle – celle-ci a insisté, après avoir lu la scène de nu, pour la tourner car cette scène était, de son avis, “la clé du personnage“. Rien de provoquant ni de scabreux mais, au final, une justesse dans la fluidité du récit, servi par une comédienne qui habille littéralement son personnage par un jeu spontané et authentique.

« Le Nom des gens »
© Michaël Crotto

Partant de la difficulté des gens à dépasser leurs préjugés sur les patronymes d’autrui, le film pousse la réflexion plus loin en élaborant une fresque politico-sociale de la France à travers les histoires de chaque personnage et surtout, à travers leurs secrets. L’audace paie et le film maintient sans relâche un humour décapant, efficace, qui renoue avec la tradition des humoristes de l’hexagone “à l’ancienne“, osant des répliques sur des sujets délicats qui n’avaient plus cours depuis l’avènement du “politiquement correct“. Bref, un régal auditif, visuel et intellectuel, servi par un duo d’acteurs inattendu mais très complémentaire, par conséquent très convaincants. Les rôles secondaires sont tout aussi peaufinés, avec l’apparition amusante d’un jeune premier inattendu mais dont l’humour naturel s’intègre harmonieusement au tableau : Lionel Jospin, jouant son propre rôle.

« Le Nom des gens »
© Michaël Crotto

La bande son est tout aussi enthousiasmante et jubilatoire que les répliques et le jeu des comédiens ; le compositeur Jérôme Bensoussan a utilisé son propre style tzigane, klezmer et oriental, complété par un orchestre, le tout inspiré du lyrisme de Georges Delerue. Un bande son à se procurer en cas de bleu à l’âme ou de spleen.
Pour ceux qui redouteraient que cette comédie ne contienne aucun message, qu’ils soient rassurés : le film disserte sur les grandes questions de notre temps – l’acceptation de la différence, l’intolérance vis-à-vis de l’autre, le communautarisme, l’interrogation identitaire. Des thèmes si volontiers pris comme prétexte à création par des personnes bien intentionnées (on songe aux diverses tentatives comme Mauvaise foi, Dieu est grand, je suis toute petite et actuellement Il reste du jambon ?) qui parviennent à nous ennuyer, voire à nous agacer sérieusement.

Firouz-Elisabeth Pillet