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« L’Amour Nègre » de Jean-Michel Olivier
Entretien : Jean-Michel Olivier

Coup de projecteur sur le dernier livre de Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010.

Article mis en ligne le décembre 2010
dernière modification le 24 janvier 2011

par Sylvia MEDINA-LAUPER

Un roman à l’humour grinçant dont la fiction prend ancrage dans la réalité people de notre époque. Époque qui aime rêver de frivolités et de bons sentiments. Un petit Noir, Moussa, vivant dans une tribu reculée se retrouve adopté par le célébrissime couple qui fait irradier l’esprit de Hollywood dans le monde entier. Une lecture fraîche et intelligente, qui se joue des clichés pour mieux les détourner. Une véritable bande-son accompagne le récit et restitue, de manière vibrante, les émotions ou les situations que vit le narrateur.

Le périple de Moussa, qui deviendra Adam, qui deviendra Aimé (bien que ce prénom lui soit largement ironique), commence en Afrique où son père l’échange contre un téléviseur haute définition à écran plat. Après en avoir fait acquisition, la sublime Dolorès, véritable « puits d’amour » le renomme Adam et s’envole avec lui direction Hollywood. Là, il est plus ou moins laissé à lui-même et découvre le vide existentiel, que ses parents No.2 s’emploient à remplir avec toutes sortes de gadgets de luxes, des jeux, une pharmacopée imaginative, légale et illégale, des psys qui ne sont pas à l’écoute. Je retiens d’ailleurs l’hilarant Dr. Sig, professionnel borderline, se plaignant sans cesse du manque d’attention dont Dolorès fait preuve à son égard. Adam ne tarde pas à devenir fou, et pour le punir, on l’envoie chez Jack Malone, un acteur qui vante les mérites d’une capsule de café et qui devient son papa No 3. Adam s’enfuit à nouveau et rencontre Gladys, fille et femme de banquier, qui l’attire en Suisse, où son destin s’accomplira dans un final débridé et presque onirique.


Vie factice
A travers les cinq continents, L’Amour nègre explore les vertiges de la vie factice. On se délecte des tribulations d’un Candide africain confronté aux mille tentations du monde global : luxe et culture unique, bling-bling et dépression, matérialisme triomphant.
 L’Amour nègre est un roman aux sens emboîtés. Sur notre très contemporaine société, assommée de people, de « marques », de chirurgie esthétique, de drogues, de psys, de paparazzi. Un roman sur les mirages, ceux d’ Hollywood, des îles paradis, ou de la Suisse prospère. Où tout le monde lit le même livre. Où l’on ne connaît les événements qu’à la proportion du « buzz ». Où personne n’écoute personne, sauf moyennant honoraires… et encore ! Un roman qui n’est pas tendre avec l’espèce humaine.

Questions à l’auteur


Jean-Michel Olivier
© Laurent Guiraud

D’où vous est venue l’idée de traiter de ce sujet ? A savoir, l’adoption des petits Noirs par des couples de stars ?
Il y a plus de quinze ans que j’ai cette idée de roman. Au départ, c’est un enfant africain qui est sacrifié par sa tribu. Un couple d’Américains assiste à la cérémonie et décide d’enlever l’enfant pour le sauver. Ensuite, ils s’enfuient vers l’Europe… Le petit Africain est là depuis le départ. Je le porte en moi depuis toujours. Comme le Bon sauvage de Rousseau. Mais avec le temps, le sujet s’est un peu transformé. Et l’adoption est devenue une mode parmi les stars du cinéma, comme de la chanson. J’ai donc relié les deux thèmes - le sacrifice d’un enfant, qui revient dans presque tous mes livres, et l’adoption - pour les intégrer dans une dynamique plus générale de satire du monde globalisé et de la culture unique.

Pourquoi avoir choisi ce titre ; L’Amour Nègre ? En quoi parle-t-il d’amour, et surtout qu’a-t-il de spécifiquement nègre ?
Comme beaucoup d’écrivains, j’aime les mots tabous. Le mot nègre en est un. On ne dit plus tête de nègre, musique nègre ou même negro-spiritual. Pourtant ce mot est lourd de sens, riche, intéressant. Il a une longue histoire de joies et de douleurs, d’humiliations, de révolte, etc. Je voulais parler de ce fonds obscur, de ce tabou, de ce refoulement. 
Dans mon esprit il est lié au refoulement de nos origines, à l’oubli d’où nous venons. L’Amour nègre est donc l’amour premier, instinctif, la pulsion de vie qui est plus forte que tous les malheurs. C’est un amour physique et joyeux. Mais c’est aussi un art : l’art du bonheur sur la natte. Qu’Adam transforme, à sa manière, en thérapie ! Pour soigner la dépression occidentale.

Et puis il y a l’amour pour Ming, son âme sœur, qui transcende tous les autres…
Le premier chapitre s’ouvre sur une description du quotidien du peuple africain M’mo. Quelle documentation pour ces rites, très proches des fantasmes occidentaux –et donc des clichés-, comme par exemple cette sexualité débridée, la scène de cannibalisme… ?
J’ai lu beaucoup de contes africains que j’ai aménagés et transformés à ma manière. Le cannibalisme est très présent dans ces contes.
Quant à la sexualité, je voulais un héros qui la vive de manière naturelle, c’est-à-dire débridée, sans aucune mauvaise conscience (la mauvaise conscience est une invention occidentale). Et j’aime jouer avec les clichés, comme celui de l’Homme noir surmembré et à la puissance sexuelle presque infinie…

Il y a beaucoup de chassés-croisés entre fiction et réalité, les noms des acteurs, des réalisateurs, les titres de films, des fils de stars… Pourquoi ?
Tous ces noms d’acteurs, de films, de marques, sont autant d’effets de réel qui ancrent le roman dans la réalité d’aujourd’hui, qui ne ressemble en rien à celle d’il y a trente ou quarante ans. C’est aussi le monde de l’image, du paraître, de la vie factice. Et aujourd’hui tout le monde les connaît. Ils font partie de notre culture et de notre quotidien. Ils envahissent les journaux et les TV. Ils sont comme une image fantôme obsessionnelle, mais vide bien sûr. Ils sont devenus des produits et des marques.

Propos recueillis par Sylvia Medina-Lauper

« L’Amour Nègre » de Jean-Michel Olivier. Editions de Fallois