Salon Denon (Louvre) / Théâtre de la Ville
Paris : “Rêve d’automne“

Patrice Chéreau donne vie au Rêve d’automne de Jon Fosse.

Article mis en ligne le décembre 2010
dernière modification le 26 janvier 2011

par Jérôme ZANETTA

Du 2 au 18 novembre dernier, il a été donné à des spectateurs sidérés d’assister au dernier geste scénique de Patriche Chéreau qui montait Rêve d’automne du norvégien Jon Fosse dans le salon Denon, en plein cœur du musée du Louvre.

Un moment fulgurant de la quête du grand metteur en scène qui parvient à dompter cet espace de mémoire qui semble ne demander qu’à s’éveiller à une théâtralité en puissance. Un texte fascinant incarné par des comédiens lumineux que l’on peut revoir depuis le 4 décembre et jusqu’au 25 janvier prochain au Théâtre de la Ville.

Dans le cadre du Festival d’Automne et en partenariat avec le Musée du Louvre, Patrice Chéreau est le « Grand invité » du Louvre, fasciné par ce lieu dévoré par les images, lui qui cherche inlassablement à en produire de nouvelles. « Les Visages et les corps », tel est l’intitulé de cette exposition essentielle qui donne à voir des visages, des regards, des portraits, des postures, des gestes ou des corps comme autant d’éléments de l’intention, du désir et de l’intimité de Chéreau. Les œuvres se parlent à travers leurs corps et leurs visages, arrachés au temps, au poids de l’Histoire des sociétés qui les engendrent et même à la notoriété de leurs auteurs, pourtant parmi les plus grands.

« Rêve d’automne »
Photo Pascal Victor - ArtComArt

Ce sentiment d’être ravi hors du temps et de l’espace imposés par la force générée par ce lieu majestueux est dû à la cohérence formidable de la mise en scène du texte de Fosse, mais aussi à une direction d’acteurs sans faille où chacun donne le meilleur de lui-même. Dans un cimetière, une femme (Valéria Bruni-Tedeschi) et un homme (Pascal Greggory) qui se sont désirés il y a longtemps se retrouvent passionnément, alors que l’enterrement de la grand-mère de cet homme doit avoir lieu, comme un moment obscène qui entrave leur rencontre. Font irruption les parents de l’homme, son ex-femme et son fils, mais aussi sa grand-mère, sans que l’on sache toujours bien s’il s’agit de fantômes, de morts-vivants ou d’êtres en chair et en os.

Pour Chéreau, pas de différences, il est toujours à la recherche de la justesse des corps dans l’espace et du plaisir à provoquer l’interaction entre les acteurs. Sa mise en scène, souvent presque chorégraphiée est traversées d’effets de rupture qui obéissent à une logique rythmique souvent déroutante, mais dont le mouvement d’ensemble emporte tout sur son passage. L’arrivée de la mère (Bulle Ogier) suivie du père (Bernard Verley) est comme une éruption agressive et affective infernale qui laisse sans voix. Les corps s’attirent sans cesse, même si le plaisir est impossible. Le frémissement de la voix des comédiens se diffuse jusque dans le corps du spectateur avec une immédiateté surprenante. Les morts qui circulent entre les vivants et semblent les attirer vers eux, donne le sentiment d’une fatalité tragiques dignes de mythologies ancestrales où les femmes survivent toujours aux générations masculines prises au piège de la solitude éternelle.

On sent véritablement des comédiens désirés et investis d’une mission sacrée, celle de faire en sorte que le théâtre s’approprie la vie même, contre la mort, que le rêve annonçait. Chéreau touche là à quelque chose de profondément ancré en chacun de nous et l’on en ressort chancelant, mais heureusement bouleversé.

Jérôme Zanetta