La Comédie de Genève
Entretien : Jérôme Richer

Jérôme Richer adapte Heinrich Böll avec la complicité d’Anne Bisang.

Article mis en ligne le décembre 2010
dernière modification le 29 janvier 2011

par Julien LAMBERT

Une vie sans histoires détruite par les scandales mensongers de la presse : dans
L’Honneur perdu de Katharina Blum, Heinrich Böll dénonçait les dérives de la pensée unique, et d’un certain pouvoir d’expression. En réécrivant librement le roman pour la scène avec la complicité de la metteuse en scène Anne Bisang, Jérôme Richer poursuit son travail sur les résonances polémiques de l’Histoire au théâtre, et demande à travers Katharina comment sortir de notre torpeur face aux distorsions éhontées du réel.

Vous avez conçu cette adaptation en collaboration étroite avec Anne Bisang : comment cela s’est-il fait et à partir de quels désirs respectifs ?
Je ne saurais plus dire : avec le temps tout s’est confondu. À l’origine, Anne voyait surtout le parcours initiatique effectué par Katharina, cette employée de maison très droite et aimée, qui découvre l’amour en la personne d’un présumé terroriste, et voit sa vie jetée en pâture dans la presse : une figure du peuple devient figure exemplaire, par la confrontation à la violence du monde. Moi je trouvais qu’elle était plutôt le révélateur de la société qui l’entoure ; l’un n’excluant pas l’autre. Nous avons procédé par touches impressionnistes, je lui ai livré des jets successifs dans lesquelles elle a su saisir des pistes et me révéler à moi-même. De manière empirique, nous avons donc construit une vision commune.

Au vu de votre parcours, vous êtes sûrement sensible à la nature polémique du texte... et à son contexte particulier d’écriture.
Böll a parlé de L’Honneur perdu comme d’un pamphlet. Parce qu’il avait dénoncé la démesure de la paranoïa galopante, véhiculée dans l’Allemagne des années 70 au sujet du terrorisme de gauche, il avait été victime d’une campagne de dénigrement dans la presse, à laquelle il a voulu réagir à travers un roman et non par une surenchère de positions médiatiques. Étant moi-même historien de formation et écrivain, la nature de cette réaction m’a touché.

Jérôme Richer
© Fanny Brunet

Quelle est l’actualité de cette réflexion sur le pouvoir de la presse ?
La paranoïa terroriste étant toujours effective, nous sommes pris dans un faisceau équivalent. Böll questionne la responsabilité de celui qui s’exprime dans l’espace public. Il montre la tyrannie des mots. En transformant les mots, le journalisme comme le commissaire qui interroge Katharina transforment la réalité du monde. Aujourd’hui, avec le terme de “crise” par exemple, on justifie tout. C’est devenu un terme mythique, un raccourci qui nous évite de nous demander ce que c’est, qui en est responsable.

Par votre travail même d’adaptation, vous vivez en pratique ce phénomène de détournement du sens des mots...
Ayant pris conscience de cette responsabilité que j’ai en faisant mienne une œuvre, mon travail est devenu plus organique. Je me suis inspiré de l’œuvre global de Böll, j’ai lu bien d’autres choses autour et je n’avais, sciemment, pas touché le livre depuis trois mois quand j’ai commencé à écrire. Ceci pour ne pas être collé à lui, mais travailler sur ce qui s’était logé en moi, sur ce qui me touchait personnellement. L’enjeu de ma pièce, pour chaque personnage, est de définir à travers Katharina s’il accepte la réalité présentée dans les médias, ou s’il apporte la sienne au monde.

Et Katharina elle-même, qui est-elle ?
Ce n’est pas une victime de la presse. L’important c’est qu’elle passe de la réaction à l’action, par laquelle elle se définit. Elle parle donc peu, ce sont les autres qui la fantasment. Elle évite ainsi le sentimentalisme, même dans son rapport amoureux avec le présumé terroriste. Eux ne veulent pas employer les mots des autres. Katharina dit l’avoir aimé parce qu’il était là, c’est-à-dire non par hasard, mais parce que lui comme elle vivent ancrés dans l’ici et maintenant : une forme de résistance à un état de la société où l’on est toujours plus distraits, dispersés.

Vous avez fait plusieurs spectacles sur les Brigades rouges, le terrorisme de gauche... en quoi le sujet vous fascine-t-il ?
Je ne pense pas que la violence soit une réponse, mais elle questionne la notion d’engagement. Genet disait que face à la brutalité des systèmes institués, la violence était une réaction légitime, l’expression naturelle de la vie. Aujourd’hui on parle beaucoup des morts du terrorisme, mais peu des dépressions, des accidents en usine, des suicides... Les échecs des années 70 se répercutent dans notre incapacité à agir. Dans ma pièce, un chœur incarne la voix de l’auteur, un portrait générationnel qui permet de nous positionner par rapport au propos de l’époque. Après une votation déplaisante, certains disent vouloir brûler leur passeport, au lieu d’affronter la responsabilité qu’ils ont eux aussi dans la construction de la société au quotidien. Comment réinjecter dans notre vie un sens de la communauté et de l’action ? L’art le peut-il ?

Propos recueillis par Julien Lambert

Du 25 janvier au 13 février. Réservations : 022 320 50 01. www.comedie.ch