Opéra de Lyon
Lyon : “Otello“ & “Les Mamelles de Tirésias“

Macha Makeïeff propose une « soirée surréaliste »...

Article mis en ligne le février 2011
dernière modification le 17 février 2011

par François JESTIN

Une valeureuse distribution vocale pour un Rossini serio en version de concert, avant la nouvelle production de Macha Makeïeff du chef-d’œuvre bouffe de Francis Poulenc.

L’Otello de Rossini a repris un peu de cote par rapport à celui de Verdi dans les années 1980-1990, à la suite de plusieurs productions montées à Venise, Pesaro, Bruxelles, Nice, … C’est la paire – unique – de ténors Chris Merritt – Rockwell Blake qui y déclenchait alors le feu d’artifice vocal le plus brillant, associée à la Desdemona de June Anderson, Cecilia Gasdia, Lella Cuberli ou Mariella Devia. Les débuts à Lyon d’Anna Caterina Antonacci dans ce rôle, correspondent à une suite logique dans cette série de grandes interprètes belcantistes. Depuis la fin des années 1980, où Rossini constituait le répertoire de prédilection d’Antonacci, les moyens ont évidemment diminué, en particulier pour ce qui concerne les aigus et la vélocité. La musicalité et la qualité d’interprétation de l’artiste sont toutefois encore bien présentes, et certains passages sont enchanteurs, comme le long air du Saule au 3ème acte.

Anna Caterina Antonacci
© Pascal Victor

Des nombreux ténors présents sur le plateau (l’ouvrage prévoit 6 rôles de ténors !), c’est Dmitry Korchak (Rodrigo) qui tire le mieux son épingle du jeu : voix bien stable et sonore sur toute la tessiture, et vocalisation très correcte. John Osborn n’a visiblement pas les moyens d’un baritenore exigés par le rôle-titre (absence de certains graves, manque chronique de puissance), mais l’intelligence musicale aidant, il s’en sort à bon compte. José Manuel Zapata (Iago) est plus volumineux, mais certains passages sont dangereusement instables, comme déjà remarqués à Pesaro il y a deux étés dans La Scala di Seta. A signaler enfin au chapitre ténors le très élégant Tansel Akzeybek (Doge, Gondolier), à suivre. La basse Marco Vinco est impeccable dans le rôle – modeste – d’Elmiro, et sans problème également la mezzo Josè Maria Lo Monaco (Emilia). On ne peut malheureusement pas en dire autant de la direction d’Evelino Pido. Ses effets souvent « téléphonés », comme les ralentissements ou accélérations artificiels, ses choix de tempi peu inspirés, le volume parfois vraiment trop puissant de l’orchestre – qui tire vers le style pompier, et finit par couvrir les voix… – tout cela finit par irriter. L’orchestre de l’Opéra de Lyon en devient par instants prosaïque, alors qu’on connaît la beauté du son qu’il peut produire lorsque son directeur musical Kazushi Ono tient la baguette.

« Le Bœuf sur le Toit »
© Jean-Louis Fernandez

Les Mamelles de Tirésias
Dernier spectacle lyrique de l’année, une « soirée surréaliste » réalisée par Macha Makeïeff, dont Les Mamelles de Tirésias constituent le morceau de choix. L’Opéra de Lyon a voulu d’emblée se situer dans cette ambiance de surréalisme, de dadaïsme, d’utopie : c’est un personnel de salle féminin… à fines moustaches noires qui accueille le spectateur à son entrée dans l’Opéra. En prélude à l’opéra de Poulenc, deux courtes pièces instrumentales : le foxtrot de la suite pour orchestre de jazz n° 1 de Chostakovitch, puis Le Bœuf sur le toit (the Nothing Doing Bar), œuvre instrumentale composée par Darius Milhaud d’après ses souvenirs d’un séjour brésilien. C’est une ambiance de music-hall, et plus précisément de cirque – la création de la pièce fut assurée par les clowns du cirque Medrano, et les frères Fratellini – qui illustre ces airs de tangos, sambas, et musique populaire. Derrière un rideau "Circus", une grande arche se rabat au sol pour figurer ainsi la piste du cirque. Le clou du spectacle est l’arrivée d’un vrai bœuf sur scène, dans la pure tradition surréaliste (on pense évidemment au Chien andalou de Buñuel - Dali, même si de notre fauteuil, les fourmis sont plus difficiles à distinguer !).

« Les Mamelles de Tirésias »
© Jean-Louis Fernandez

Cette ambiance de cirque est maintenue pour Les Mamelles de Tirésias, avec beaucoup de saynètes qui se déroulent simultanément sur le plateau, dans l’esprit d’un collage surréaliste. Cet éparpillement est évidemment parfois préjudiciable à l’unité de l’action, et la concentration du spectateur est accrue lorsque l’action se resserre, comme à l’occasion de chœurs communs. Certaines scènes sont drôles, comme cette chaîne industrielle de chauffe-biberon, où les gros biberons sont véhiculés par tapis roulant. Devant la fosse d’orchestre, un proscenium utilisé avec parcimonie permet une plus grande proximité avec les chanteurs et acteurs ; Dans l’esthétique de Revue Nègre, le danseur Bràulio Do Nascimento Bandeira est hilarant dans ses imitations de Joséphine Baker, regard bigleux et ceinture de bananes à la taille. L’orchestre est bien dirigé par Ludovic Morlot, et côté vocal on retient surtout Hélène Guilmette (Thérèse), Christophe Gay (Presto) et Loïc Félix (Lacouf) pour la qualité de la diction, si importante dans cette œuvre.

François Jestin

Rossini : OTELLO - le 9 novembre 2010 à l’Opéra de Lyon
Poulenc : LES MAMELLES DE TIRESIAS - le 2 décembre 2010 à l’Opéra de Lyon