Teatro la Fenice, Venise
Venise : “ Il Killer di Parole“

Première mondiale à La Fenice, avec Il Killer di Parole

Article mis en ligne le février 2011
dernière modification le 18 février 2011

par Françoise-Hélène BROU

La saison lyrique 2010 de la Fenice s’est achevée par la représentation en première mondiale absolue de l’opéra Il killer di parole, ludodrame en deux actes, livret et musique de Claudio Ambrosini, sur un sujet de Daniel Pennac et Claudio Ambrosini. Ce projet, coproduit avec l’Opéra national de Lorraine, concrétise et reflète la volonté d’accorder à la musique contemporaine une place privilégiée dans la programmation du théâtre vénitien.

Œuvre à voir, écouter et lire, l’opéra Il Killer di parole du compositeur vénitien Claudio Ambrosini (né en 1948 à Venise et dont les rencontres avec Bruno Maderna et Luigi Nono ont été déterminantes dans le développement de son langage musical) constitue le dernier volet d’une tétralogie de l’auteur qui comprend : Il giudizio universale (Città di Castello, 1996) ; Big Bang Circus, piccola storia dell’universo (Venise, 2002) ; Il canto della pelle (Sex Unlimited) (Lyon, 2006). Il s’agit d’une vaste fresque cosmogonique sur les origines de la civilisation humaine, jusqu’à son implosion. L’orchestre, sous la houlette d’Andrea Molino, emmène un casting formé par Roberto Abbondanza (baryton) dans le rôle du killer (Le tueur de mots), Sonia Visentin (soprano) dans celui de l’épouse, Mirko Guadagnini (ténor) dans celui du fils, Valentina Valente (soprano) dans les rôles de la parole tuée, de la photographe et de l’ultime parole de la jeunesse, Gianluca Buratto (basse) dans ceux du collègue et de l’ultime parole de la vieillesse et enfin Damiana Pinti (contralto) dans les rôles de la journaliste et de l’ultime parole des marais. Le chœur, dirigé par Claudio Marino Moretti, interprète l’Humanité, les ultimes paroles des peuples littoraux, des peuples rupestres et la foule des derniers locuteurs.

« Il Killer di parole »
© Michele Crosera

Il Killer di parole, dernier opus d’Ambrosini, aborde la question du langage, un argument fort pertinent dans notre civilisation mondialisée où de nombreux idiomes locaux disparaissent chaque jour au profit de langues plus répandues. L’idée a surgi d’une conversation avec le romancier français Daniel Pennac, auteur de livres pour la jeunesse, fervent apologue de la lecture (Comme un roman, 1992) et prix Renaudot 2007 (Chagrin d’école). L’écrivain a attiré l’attention du compositeur sur le travail des lexicographes et autres rédacteurs de dictionnaires qui, attelés en permanence au toilettage de la langue, suppriment et rajoutent des vocables en fonction de leur caractère inusité ou usité. Le Killer est précisément le personnage à qui incombe cette tâche de « purification » linguistique, labeur accepté à contrecœur par un homme sensible, humaniste, amoureux des mots et qui se dédiait à la poésie. Un rêve évanoui dans la réalité d’un mariage avec une femme au tempérament de manager et pour qui seuls comptent les chiffres. Son unique consolation est son enfant auquel il voue une attention paternelle touchante, admirablement exprimée par un chant aux accents très vocaliques du Killer.

« Il Killer di parole »
© Michele Crosera

Le qualificatif de « ludodrame » forgé par Ambrosini et Pennac est un néologisme qui entend décrire une situation où, à un début léger type opera buffa, succède une partie qui se charge de tonalités de plus en plus crues et obscures. Le récit se subdivise donc en deux parties, dans la première (premier acte) nous voyons le Killer aux prises avec sa conscience paternelle, conjugale et linguistique. Pétri de bonne volonté jusqu’à la naïveté, il rêve encore de mener à bon port sa mission. Le doute cependant s’insinue, notamment lorsque surgit le personnage de la parole tuée (la parole uccisa) qui lui reproche, avec les accents mozartiens d’une donna Elvira, de l’abandonner pour d’autres. Puis le chœur de l’humanité entonne à la fin de l’acte un chant aux inflexions pathétiques, déclarant que les mots effacés contre leur gré ont une vie après la mort et laissent une trace dans le temps. La seconde partie (deuxième acte) se déroule vingt-cinq années après les événements décrits dans le premier acte. Le Killer n’a pas réussi à terminer son travail lexical et a été transféré à un autre bureau où il doit maintenant enregistrer les derniers idiomes existant sur terre, avant l’instauration d’une langue unique parlée par tous, appelée la langue définitive. Cette partie plus resserrée dramatiquement nous montre un Killer vieilli, mais toujours aussi fasciné par la beauté des langues dont il tente de garder trace grâce à son laborieux travail d’enregistrement et d’archivage. Hélas le dénouement révèle une machination cynique qui rendra son labeur inutilisable. L’ensemble s’achève sur une scène célébrant l’avènement de la langue définitive, d’un monde monocorde, monochrome et monotone.

« Il Killer di parole »
© Michele Crosera

L’œuvre d’Ambrosini propose une fusion fascinante d’univers musicaux issus de traditions classiques modernes et contemporaines, à la fois occidentales et exotiques. L’auteur élabore des sonorités riches et variées, aussi primitives que raffinées et qui tendent à exprimer l’universalité primordiale de la musique et du langage. Une orchestration particulièrement soignée concourt à magnifier ces mondes sonores, notamment dans les parties chorales, qu’ils soient acoustiques, rythmiques ou linguistiques. Andrea Molino dirige avec rigueur cette partition exigeant une grande précision d’exécution. Les chanteurs, pour la plupart spécialistes du répertoire contemporain, contribuent à la réussite d’un jeu musical complexe, mêlant la virtuosité vocale aux articulations de phonèmes, onomatopées, babils infantiles et bruitages divers. Enfin soulignons les performances réalisées sur le plan spatial et visuel : régie (Franceso Micheli), mise en scène (Nicolas Bovey), costumes (Carlos Tieppo), lumière (Fulvio Barettin) qui renforcent la cohérence stylistique et la dynamique de l’ensemble du spectacle.

Françoise-Hélène Brou