Grand Théâtre de Genève
Entretien : Diana Damrau

Grand Théâtre : Diana Damrau fait ses débuts en Elvira dans les Puritains.

Article mis en ligne le février 2011
dernière modification le 17 février 2011

par Eric POUSAZ

Bien qu’âgée de trente ans à peine, Diana Damrau est déjà une cantatrice invitée sur toutes les grandes scènes internationales : Le Met de New York, le Covent Garden à Londres, les Opéras de Vienne, Dresde et Munich, le Festival de Salzbourg sont autant d’étapes qui ont jalonné une carrière déjà brillante. A Genève, où elle réside depuis plus d’un an, elle chantera pour la première fois sur le plateau du Grand Théâtre.

Elle attend cette occasion avec d’autant plus d’impatience que la naissance de son premier enfant, un garçon, l’a retenue loin des scènes d’opéra depuis août 2010. Si sa joie est grande de retrouver le théâtre, une légère pointe d’inquiétude la taraude, car on sait que, après un accouchement, la voix peut changer de couleur…

Diana Damrau : On prétend que le médium a tendance à prendre de la puissance et à s’alourdir quelque peu. Si c’est vrai, je peux me réjouir de faire mes débuts ici avec cette prise de rôle dans les Puritains de Bellini car le rôle d’Elvira n’est pas aussi effrayant qu’il en a l’air ; moins acrobatique que celui de Lucian dans les vocalises, moins riches en incursions dans le suraigu, il nécessite que l’on cultive surtout son legato dans ces sublimes séquences lentes qui font toute la beauté de cette musique. Bellini savait composer pour les voix, il les aimait et n’exigeait jamais d’elles des acrobaties écrites contre les lois d’un chant qui doit rester toujours parfaitement naturel. De fait, chanter Bellini est un véritable baume pour la voix et je ne me lasse pas de travailler mon rôle.

Diana Damrau
© Tanja Niemann

Bellini n’a pourtant pas toujours eu bonne presse, notamment dans les pays de langue germanique où la critique l’a longtemps tenu pour un compositeur mineur, à l’instar de Donizetti ou du Rossini compositeur d’opéras sérieux….
Le malentendu réside dans les livrets qui ne sont pas comparables, dans leur construction comme dans leur développement dramatique, à ce qui se fait en Allemagne depuis Mozart. Non que l’opéra allemand soit plus sérieux ou plus rigoureux dans la mise en place psychologique d’une intrigue, mais il ne fait pas la part aussi belle à l’improvisation. Quand vous ouvrez le livet des Puritains, vous êtes frappé par le peu de consistance de ce scenario qui, mis en musique, sous-tend plus de trois heures de spectacle ! C’est au metteur en scène de retrouver, sous les formules conventionnelles, souvent toutes faites et inlassablement reprises d’un ouvrage à l’autre, une structure cachée qui permette de rendre sensibles les vrais enjeux de l’opéra.

Cette production des Puritains se réclame-t-elle donc de ce que l’on appelle les mises en scène à concept (Regietheater, en allemand) ?
Oui, mais sans les excès qui accompagnent trop souvent ce genre de dépoussiérage. Francisco Negrin, qui a déjà monté ce spectacle à Amsterdam, s’intéresse moins à l’histoire d’amour contrarié qu’à l’arrière-plan politique et religieux de ce sujet ambitieux. De fait, ce qui se passe entre Arturo et Elvira ressemble à ce que l’on retrouve dans la majeure partie des ouvrages de l’époque. Les amours contrariées et les scènes de folie sont alors tellement appréciées du public d’alors que les compositeurs y font recours sous les prétextes les plus futiles. Mais le cadre dans lequel s’inscrit la trame de l’opéra de Bellini est beaucoup plus original. Il nous montre un groupe d’individus opiniâtres qui refusent non seulement de reconnaître le roi ou d’abjurer leur foi mais qui se muent en politiciens roublards et manipulateurs prêts à sacrifier des vies pour atteindre les buts qu’ils se sont fixés. Elvira n’est ainsi pas présentée comme une enfant gâtée que parvient finalement à imposer sa volonté. Elle se sent dès le départ en porte-à-faux dans ce milieu étroit d’esprit et fanatique et refuse de se laisser manier comme un vulgaire pion sur l’échiquier de la politique. Son amour pour un homme aux idéaux monarchistes dérange non parce que l’homme est indigne de ses vœux, mais parce que cette passion dérange les calculs de son entourage.

« I Puritani » avec Diana Damrau et le Choeur du Grand Théâtre
© GTG / Vincent Lepresle

Cela change-t-il la donne quant au déroulement du spectacle ?
Oui, car le metteur en scène n’hésite pas à prendre des libertés avec le livret, ou du moins avec son sens littéral. Ainsi, la fameuse folie d’Elvira n’est-elle pas à prendre au premier degré pour lui. Elvira n’est jamais folle ; au contraire : elle prend même une part active à la fuite de la reine. Sa rébellion la fait déclarer folle par son entourage parce que c’est pour lui un moyen pratique de discréditer tout ce qu’elle pourrait dire pour se justifier. Et le coup de théâtre final (qu’on ne dévoilera pas ici), s’il peut paraître excessif, n’en est pas moins déduit de façon tout à fait logique dans cette relecture attentive du livret.

La musique, pourtant, reste essentiellement virtuose et, par son aspect spectaculaire, ne peut que favoriser une certaine facilité …
C’est justement ce qu’il faut éviter. Une ornementation n’est jamais gratuite. D’ailleurs, je prends le temps de laisser mûrir mon interprétation, d’entrer dans mon personnage avant de choisir de quels ornements je vais enrichir le chant. Car un effet vocal n’est jamais issu de rien : il renforce l’expression d’un sentiment, donne à entendre une voix qui affleure à peine à la conscience de l’héroïne ou ajoute subtilement un second plan au sens littéral du moment interprété. Ce n’est que dans les derniers jours précédant la première que j’opterai pour tel ou tel trait virtuose car j’aurai alors intégré les enjeux scéniques de la production et me sentirai plus libre de me laisser porter par mon instinct dramatique.

« I Puritani » avec Diana Damrau (Elvira) et Alexey Kudrya (Lord Arturo Talbot)
© GTG / Vincent Lepresle

Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans cette histoire, indépendamment des atouts musicaux de la partition ?
Bellini et son librettiste proposent une vision qu’il faut bien qualifier de féministe du sujet. Les femmes n’ont, dans une telle société, pas voix au chapitre, Elles sont réduites à jouer les utilités. C’est d’ailleurs pourquoi Elvira, dans cette production apparaît toujours avec un carnet à la main, comme s’il s’agissait pour elle de consigner par écrit ce qui se passe en elle mais qu’elle n’a pas le droit d’exprimer. Ballotée d’un côté puis de l’autre, manipulée par des êtres aux desseins machiavéliques (ou plus simplement : politiques !), elle ne peut se défendre ; et lorsqu’elle le tente, on discrédite ses dires en les taxant de délirants. Il est difficile, à mon avis, de trouver sujet plus moderne ne que celui-ci.

Le premier romantisme musical italien passe pour être particulièrement difficile vocalement. Partagez-vous ce sentiment ?
Oui et non. Oui, cette musique pose de nombreux problèmes d’interprétation et de technique, … mais quel est le compositeur dont on peut dire qu’il utilise un langage vraiment facile ? Non, si l’on inscrit le chant dans une démarche scénique cohérente ; alors tout fait sens et passe naturellement la rampe. La voix s’épanouit spontanément et les difficultés techniques, si elles ne peuvent être minimisées, font sens puisqu’elles ajoutent à la tension dramatique. Pour moi, les problèmes difficiles à résoudre que pose ce type d’ouvrages sont plutôt à chercher dans la mise en perspective correcte et contemporaine d’un langage musico-dramatique qui a déjà plus de cent-soixante-quinze ans d’âge !

Propos recueillis par Eric Pousaz